Il est des comparaisons dont on se passerait bien. Celle-ci par exemple: le budget 2009 de l'enseignement supérieur et de la recherche en France - autrement dit les universités et les grands labos de recherche - est tout juste au niveau de la dotation en capital de la seule université américaine de Harvard. Précisément, 24 milliards d'euros contre 27 milliards d'euros. De quoi désespérer la ministre française des universités Valérie Pécresse. Certes, pour la plus prestigieuse des grandes universités américaines, il s'agit bien là de l'endowment, autrement dit de la réserve en capital, gérée comme un fonds d'investissement, et dont seule une petite partie sert au fonctionnement de l'institution.
La croissance et la spéculation aidant, ces dotations ont explosé ces dernières années: pas moins de 76 universités américaines ont désormais des réserves supérieures au milliard de dollars. Ces capitaux sont au cœur du financement des universités. Pour voir d'où provient cet argent il suffit d'une visite sur le campus de l'université de Stanford, qui reste l'un des moteurs de l'innovation dans la Silicon Valley: les Google, Cisco, Yahoo, Sun (qui signifie Stanford University Network) en sont issus. Aussi la plupart des bâtiments portent-ils le nom de leurs financiers: Bill Hewlett, David Packard, Bill Gates, Charles McClatchy...
Pas d'argent qui dort
Les neuf facultés rangées dans la catégorie dite des "Ivy League Plus" cumulent environ... 130 milliards de dollars de dotation (un cognac, Valérie Pécresse?). Les institutions privées sont évidemment les mieux dotées, à la fois en valeur absolue et rapportée à chaque étudiant: là où Harvard dispose d'environ 2 millions de dollars en banque par étudiant, l'excellente université publique de Berkeley n'a que 90.000 dollars. Des chiffres astronomiques qui ont porté les universités américaines à la pointe de l'innovation (cf. le célèbre classement de la faculté de Shanghai Jia Tong) mais dont il va falloir gérer la brusque contraction.
Car les universités américaines ont horreur de l'argent qui dort. Pour l'année fiscale 2007-2008, Harvard avait ainsi réalisé une plus value de 9%, alors que l'indice Standard & Poor's 500 avait perdu 15%. Pour l'exercice 2006-2007, le portefeuille de Harvard avait pris plus de 20% alors que le S&P avait cru de 18% . L'écart entre les performances des gestionnaires de Harvard et l'indice boursier révèle une gestion plutôt agressive de ces fonds. Les universités sont d'ailleurs assez transparentes sur leurs placements et donnent des indications sur leurs allocation d'actifs qui vont des bourses (américaines, européennes et marchés émergents - aïe!) aux hedge funds en passant par les matières premières (Harvard a même des forêts!). Toute la question est évidemment de savoir comment la crise financière de ces dernières semaines va se répercuter sur les finances des universités. Avec un S&P qui a perdu plus de 30% de sa valeur depuis la clôture des derniers exercices en Juin, et avec l'anéantissement des marchés les plus spéculatifs, il y a du souci à se faire.
Sur le court terme, les effets de cette érosion d'actifs ne devraient pas être sensibles. Les universités ne ponctionnent qu'environ 5% de leur dotation en capital pour leur budget de fonctionnement. Pour Harvard par exemple, cela ne représente qu'un tiers de son budget de fonctionnement total, le reste provenant, à parts sensiblement égales, des dons effectués sur des programmes de recherche particuliers et des frais de scolarité - la fameuse tuition. Evidemment, les temps à venir ne risquent guère de favoriser la prodigalité des généreux donateurs. On peut donc se demander si le manque ne va pas se reporter sur les frais de scolarité.
Des facs jugées trop riches
Ces dernières années, les grandes universités avaient consenti de gros efforts pour rendre la scolarité abordable. Il faut dire qu'elles partaient de haut: une année dans une Ivy coûte, tout compris, de 40.000 à 50.000 dollars. Afin d'attirer les meilleurs étudiants, toutes catégories sociales confondues - et aussi sous la pression des élus qui trouvaient les "Ivy Plus" un peu trop riches, des programmes résolus avaient été lancés. Harvard avait ainsi décrété qu'une famille gagnant 120.000 à 180.000 dollars par an verrait les frais de scolarités plafonnés à 10% de son revenu. En deçà de ce seuil, le pourcentage se réduirait, pour atteindre zéro pour une famille ayant des revenus de 60.000 dollars. Dans le même temps, les doyens de Harvard décidaient que les traditionnels prêts étudiants seraient transformés en grants, autrement dit en subventions pures et simples (un grand pas dans un pays où il n'est pas rare qu'un diplômé entre dans la vie active avec 100.000 ou 200.000 dollars à rembourser).
Il y a peu de chances que ces politiques d'accès aux plus défavorisés soient remises en cause. Reste alors le train de vie des universités: les laboratoires, les bibliothèques, les salaires des enseignants (106.000 dollars par an en moyenne pour un prof dans une université publique, 177.000 dollars à Harvard). Pour le plus grand soulagement du corps enseignant américain qui dénonçait un déséquilibre croissant dans les capacités de recrutement, l'écart public/privé risque de se combler.
Toutefois, même en réduisant les dépenses, les universités américaines risquent de garder une confortable avance: selon les statistiques de l'OCDE les Etats-Unis dépensent 21.600 dollars par an pour les étudiants (hors recherche et développement) soit trois fois plus que la France. Elles ont de quoi voir venir - en principe.

















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