Qui n'a pas connu cette situation. Un jeune cadre ambitieux, souvent issus des couches marketing et autre business development de sa firme, voit son heure de gloire arriver avec la possibilité de dispenser à ses chefs LA présentation (d'un projet, d'une évolution quelconque de son secteur). "Voilà, je vous ai préparé une quarantaine de slides, et...."
Non ! Pas ça, pas lui! Chacun calcule mentalement; au mieux le présentateur va faire une minute trente par slide (le terme générique pour les "diapos" de nos parents), ça fait pile une heure, plus les questions, mieux vaut s'installer confortablement, la salle va être plongée dans l'obscurité. Heureusement j'ai mon Blackberry (ou mon iPhone) pour m'occuper utilement. Bref. Pour peu que le show commence sur le coup de 14h30, c'est la sieste assurée pour une partie de l'audience. (Règle numéro un: à moins que vous ayez de très mauvaises nouvelles à annoncer à votre auditoire, ne jamais accepter le début d'après-midi pour une présentation).
Pourquoi les présentations PowerPoint sont devenues un tel pensum? Trois grandes raisons. En premier lieu, le logiciel est souvent mal utilisé; là où une note concise et bien construite ferait l'affaire (certains grands patrons sont connus pour refuser les documents supérieurs à deux pages), le cadre appliqué va juger utile de projeter une pile de documents. Car -c'est la seconde raison- PowerPoint est un logiciel de présentation, destiné à la démonstration d'une idée, d'un projet.
Il doit être l'instrument de la concision, à tout le moins du focus, au contraire d'un traitement de texte et/ou de tableur Excel censé entrer dans le détail (l'insertion d'un tableau de chiffres dans une présentation est le Lexomil de la communication). Enfin troisième raison, le logiciel incite à la prodigalité : les bullets points (lignes précédés d'une puce, pour ceux qui étaient sur Mars ces vingt dernières années), s'enchaînent et se hiérarchisent avec une facilité confondantes, et la taille des typographies s'ajuste pour que tout rentre dans la fameuse slide, ce qui est un encouragement à l'excès de densité.
Le concept du PowerPoint est daté au début des années 1980 par les spécialistes. L'un d'eux est cité dans cet article du New Yorker, publié en mai 2001 et qui reste la "somme" sur le sujet. Selon, donc, Jerry Porras, professeur à Stanford, c'est lorsque que l'innovation technologique a cessé d'être le seul moteur de la vente d'appareils électroniques -autrement dit lorsque le marketing a dû s'en mêler- que la communication entre départements d'une même entreprise s'est structurée. Les réunions se sont alors multipliées, il fallait montrer, confronter, débattre, convaincre, ses collègues et les décideurs de l'entreprise.
Au cours de la même période, dans le laboratoire californien de Bell-Northern Research, une petite équipe jette les bases d'un logiciel de présentation. L'un des chercheurs, Bob Gaskins quitte bientôt le laboratoire pour rejoindre l'inévitable startup. Nous sommes en 1984, année du lancement du Macinthosh dont Gaskins est un fan. La version 1.0 de PowerPoint sera commercialisée en avril 1987, exclusivement pour le Mac. L'entreprise sera acquise des années après pour la somme de 14 millions de dollars par Microsoft qui en fera le produit phare de sa suite Office (avec Word et Excel).
Depuis plus de vingt ans, PowerPoint est l'icône de la bureautique, terme qui a la chaleur et les attributs d'un organigramme rassurant. A présent, il commence une lente évolution vers une communication plus sophistiquée où l'image forte, la phrase-concept tend à supplanter l'explication hiérarchisée qui souffrait d'une visualisation ET d'une lecture par le présentateur. Aujourd'hui, dans nombre d'entreprises (modernes), les consignes sont: moins de slides, des présentations plus percutantes, des illustrations parlantes.
Un capital-risqueur de Palo Alto résume à l'attention des candidats entrepreneurs qu'il voit défiler: "Pour la présentation d'un projet, je préconise trois slides: un, présentation du fondateur et de son équipe; deux, l'invention, l'originalité, la rupture; trois, le modèle économique". Ce venture capitalist précise qu'il attend aussi des entrepreneurs quelques dizaines de slides supplémentaires où seront puisées les réponses argumentées aux (nombreuses) questions posées par les investisseurs.
Sur la forme des présentations, quelques gourous ont contribué à l'émergence d'un style nouveau. Steve Jobs a d'une certaine façon réinventé le genre avec ses présentations de nouveaux produits (voir vidéos ici) conçues comme des scénographies et préparés comme telles. Dans un autre genre, Garr Reynolds, spécialiste des présentations dépouillées (que les entreprises s'arrachent) a même fait un livre excellent intitulé Présentation Zen (Eyrolles) et son site est une mine d'inspiration.
Dans la plupart des cas, les règles évoluent de la même façon: le contenu de la slide se réduit au minimum -une phrase, parfois, un mot-, les slides énumératives deviennent des exceptions (ou alors elles sont associées à un concept fort) : en revanche, leur nombre explose (plus de deux cents parfois) puisqu'elles sont la pour rythmer une narration, laquelle devient de plus en plus construite. Un orfèvre en la matière est le professeur de droit Lawrence Lessig (inventeur du Creative Commons) qui construit des exposés captivants sur des sujets souvent complexes (comme Garr Reynolds, il utilise le logiciel Keynote d'Apple, graphiquement plus riche).
Avec des de tels promoteurs PowerPoint (ou équivalent) invente une nouvelle grammaire qui va faire passer la présentation du pensum technique à l'art visuel, avec toutes les déclinaisons que cela ouvre.



















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