Les medias n'ont pas de quoi être fiers de l'information économique qu'ils dispensent aux Français. Selon un sondage TNS Sofres paru le 20 novembre dernier, 73% des personnes interrogées estiment que l'information économique n'est "ni accessible, ni compréhensible". Les deux tiers (65%) considèrent qu'ils sont "assez mal" ou "très mal" informés sur les changements actuels de la vie économique du pays et seuls 3% se disent "bien informés".

Disons-le, l'économie n'a jamais eu la cote dans la presse française. Cela tient pour partie à la relation historique que l'élite intellectuelle du pays entretient avec l'économie de marché. On s'en méfie d'emblée en refusant de mieux la connaître. Cela se ressent jusque dans les écoles de journalisme. Lors des exercices de conférence de rédaction où les étudiants sont censés venir avec leurs sujets (et si possible en défendre la priorité), la "séquence" économie est anémique. L'aspect technique de l'économie étant ignoré (parce que peu enseigné antérieurement) on se voit proposer le classique angle social-pleunirchard qui a le mérite de sensibiliser le lecteur. Indispensable certes, mais pas suffisant, si l'on en juge par le sondage cité plus haut. C'est ainsi que l'on se retrouve avec des jeunes journalistes qui confondent chiffres d'affaires et bénéfices et qui pense qu'Ebitda est le titre d'un film pornographique allemand (OK, j'exagère).

Axe éditorial précieux

Mais ces étudiants (et leurs profs) rétifs à l'économie oublient que c'est un point d'entrée précieux dans ce métier: avec peu de concurrence, cet axe éditorial permet de couvrir tous les sujets. Un fondu de sport y trouvera son compte, un passionné de culture aussi (pas d'initiatives culturelles majeures sans flux financiers — publics ou privés; l'économie de ce secteur est totalement ignorée en France, contrairement aux médias anglo-saxons qui y consacrent une large part). Par ailleurs, le journalisme économique est l'école de la méthode et de la rigueur; on y apprend vite les bases: contourner le blindage de l'information institutionnelle donc trouver ses propres sources, ne pas se faire manipuler par elles, etc. On apprend à gérer la complexité, l'inédit.

Cette faiblesse des médias est d'autant plus préoccupante qu'elle accentue un décalage avec l'intérêt des Français pour l'économie. En 2007, TNS Sofres avait révélé que 90% des Français estimaient le sujet "important" ou "intéressant" et 8 sur 10 lui voyait un impact "important" sur la vie quotidienne. Celui-ci va croissant, pour deux raisons majeures.

La première tient à une actualité dominée par la crise financière. Sur celle-ci, le sondage TNS Sofres est tout aussi cruel: la moitié des sondés s'estiment "mal informés" sur la crise et sur l'intervention de l'Etat. Lorsqu'elle est apparue de façon visible dans les médias, la crise était dominée par une dimension technique d'une grande complexité: mécanisme du crédit, titrisation des multiples étages de dettes accumulés par les entreprises et les particuliers. L'effort de simple explication a donc été considérable. Pas seulement dans les médias généralistes d'ailleurs: le "journalisme d'explication" développé jusque sur les sites internet spécialisés a toujours été gratifié de records d'audience. Les lecteurs avaient envie parce que besoin de savoir. Depuis, la crise a brutalement affecté la vie quotidienne de chacun, ce qui lui a malheureusement donné une plus grande proximité.

L'économie fait partie de la vie

La seconde raison est générationnelle. Pour la génération des 20-40 ans, l'économie fait partie de la vie. Le "cycle de l'argent" est parfaitement identifié. On le gagne, on le gère et on le dépense, souvent avec expertise. Ces générations sont les enfants de la crise. Leurs cadres de parents, dévoués à leur entreprise, ont été victimes du grand downsizing des années 90. La confiance qu'ils avaient mise dans leur employeur, quel que soit le secteur, s'est trouvée trahie, et leurs enfants ont grandi dans cette désillusion. Lorsqu'ils ont fini par entrer dans la vie active, en franchissant les haies de la précarité (stages, petits boulots, CDD à répétition), ils se sont retrouvés dans des entreprises dans laquelle ils avaient, d'emblée, une confiance limitée.

"Aucune loyauté des petits jeunes aujourd'hui", se lamentent les chefs d'entreprises. Il faut dire qu'ils le leur rendent bien. Les dirigeants sont trop peu soucieux du capital humain, du talent. La notion de "parcours professionnel" (avec ce que cela suppose de suivi individuel et de formation) est négligée et l'acronyme DRH signifie trop souvent Direction des Restes Humains. En France, à la niaiserie du "team building" des années 80, avec saut à l'élastique pour les cadres, on a substitué la froide analyse comptable de la cohorte des "ETP" (Equivalent Temps Plein).

Exigeants et dubitatifs

Cette évolution n'est pas étrangère à l'intérêt croissant pour l'économie. Les trentenaires décortiquent leur fiche de paie avec minutie. Ils consultent leur compte en banque sur le Net avec régularité (ils ont du mérite: comparé à Google, l'informatique bancaire pour le public est restée soviétique). Ils sont exigeants et dubitatifs, encore une fois avec quelques raisons. Du coup, ils ont appris à gérer leurs noisettes. Ils sont propriétaires dix ans plus tôt que leurs aînés, gèrent cet actif essentiel au plus près. Les relations avec leur banque? Bizarrement, la plupart connaissent bien leur conseiller mais c'est secondaire. Le maître mot est concurrence. Grâce à l'internet, ils regardent tous les produits financiers pour placer leurs économies, sélectionner l'emprunt le plus attractif, ou encore assurer leur scooter, leur voiture ou eux-mêmes.

De la même façon, les 20-40 ans se méfient du discours sur la retraite. Ils étaient déja convaincus que le système de retraite par répartition (dont se plaignaient déjà leurs parents) avait vécu. Avec la crise actuelle, ils sont aussi certains que le système par capitalisation est bien mal en point. Certes, ils ont de fortes chances de travailler bien au-delà de 60 ans, mais raison de plus pour penser dès maintenant à faire fructifier le fruit de leur labeur.

D'où un immense besoin d'information, à tous les niveaux. A cela, les médias ont répondu diversement. Beaucoup de quotidiens ont tenté de renforcer des sections économiques indigentes, en expliquant mieux la macro-économie et l'économie des entreprises. Les cahiers "votre argent" se sont multipliés. Mais reste encore beaucoup à faire. Etrangement, la télévision reste de loin le premier médium d'information économique (76% des personnes interrogées par TNS Sofres), alors que c'est le support le moins adapté pour expliquer la complexité de l'économie. La presse écrite arrive en seconde place pour 44% des Français, suivi par la radio (37%) et internet (28%). Là aussi, le potentiel est vaste dans la mesure où l'internet est le medium idéal pour la lecture par strates d'une information économique protéiforme, mais dont le caractère indispensable ne fait plus de doute.