C'est maintenant que tout commence. Les Etats généraux de la presse écrite (EGPE) qui se sont achevés le 8 janvier par la remise du Livre vert à la ministre la Culture Christine Albanel ne sont en fait qu'un point de départ. Leurs membres ont choisi de repasser des dossiers brûlants pour partie au pouvoir politique, pour partie aux entreprises. Pour l'essentiel, leur travail se résume à un inventaire, certes précis, des actions à entreprendre. Dommage dans la mesure où les négociations qui vont s'engager risquent d'aller bien au-delà de l'espérance de vie de certains journaux.

Prenons le dossier du Syndicat du Livre, largement responsable des coûts d'impression records en France. Les évaluations du pôle en charge du sujet sont accablantes: l'impression du Herald Tribune coûte 65% plus cher à Paris qu' à Londres; les coûts de productions de certains titres de presse gratuite, tirés sur des presses modernes dans des imprimeries non contrôlées par le syndicat du Livre, varient de 1 à 5 par rapport à la presse traditionnelle. Le pôle des EGPE avait des arguments en béton pour assigner des objectifs ambitieux et chiffrés de réductions des coûts dans la presse en France.

Il est resté modeste en préconisant une négociation permettant d'espérer une réduction de "30 à 40%" des coûts de production pour la presse quotidienne nationale. Rien de bien méchant: ces gains sont, pour l'essentiel, d'ores et déjà acquis avec la modernisation du matériel. Le syndicat du Livre peut être tranquille, il n'a rien à redouter des patrons de journaux avec lesquels il cohabite depuis des décennies, ni d'un gouvernement qui a montré une solide propension aux reculades multiples.

Autre dossier délicat: la distribution et ses loi antédiluviennes qui sclérosent le système. Le moins que l'on pouvait en attendre était une recommandation pour abroger la fameuse Loi Bichet de 1947 qui est largement responsable de l'inefficience française en la matière. Dans son article 2, elle énonce: "Le groupage et la distribution de plusieurs journaux et publications périodiques ne peuvent être assurés que par les sociétés coopératives de messageries de presse", autrement dit, pour les quotidiens, les NMPP -lesquelles sont une rente formidable pour de vieux barons de la presse qui veulent surtout que rien ne bouge. Les EGPE ont indiqué que la suppression cette loi n'était pas souhaitable, mais que (là encore) il fallait négocier pour en aménager l'application.

L'un des enjeux est de permettre aux titres de se distribuer entre eux, avec, comme seul objectif l'efficacité du système. C'est ce qu'ont adopté depuis longtemps des pays comme la Norvège. Là-bas, bien que ce soit un des pays les plus connecté au monde (88% de pénétration de l'internet haut débit), le nombre de lecteurs de presse par habitant est 5 fois supérieur à la France. L'une des raisons est simple: on compte 1 point de distributions pour 360 habitants contre 1 pour 2.100 habitants en France. Là-bas, les titres sont en compétition sur le contenu ou la stratégie commerciale, mais collaborent totalement sur la logistique. Ils s'arrangent entre eux, sans l'intermédiation ruineuse d'une coopérative à la gestion opaque qui supporte elle aussi le coût des ouvriers du Livre. Conséquence: il est rentable de distribuer douze exemplaires d'un quotidien avant neuf heures en plein hiver dans un hameau perdu au nord du pays, le titre qui peut le faire au moins cher pour tout le monde s'en charge.

Le troisième thème brûlant des EGPE fut carrément escamoté. Il s'agit des droits d'auteurs. Sujet essentiel pour l'avenir des métiers de l'information (voir chronique du 24 novembre dernier).Le pôle intitulé "L'avenir des métiers du journalisme" était dirigé par Bruno Frappat. A 64 ans, il est à peine plus jeune que le lecteur moyen de La Croix, le quotidien qu'il a longtemps dirigé –l'un des plus subventionné de France. Journaliste émérite, réticent à toute nouvelle forme de médias comme internet ou la presse gratuite, il a noté que son groupe avait eu des discussions "âpres" sur la question des droits d'auteur. Il ne risque guère de se faire des ennemis avec les conclusions de son pôle qui se limitent à avaliser le Livre Blanc sur le sujet, un document longuement négocié entre quelques patrons et syndicats qui ne constitue qu'un progrès millimétrique sur le sujet.

Celui-ci est pourtant simple: pour répondre à l'effondrement des revenus dans la presse, les journalistes doivent se résoudre à de larges concessions sur l'utilisation de leur travail afin que les éditeurs puissent le monétiser sur le plus grand nombre possible de plateformes numériques; en contrepartie, les éditeurs doivent se porter garant -en y mettant des moyens crédibles et contrôlés- de l'intégrité de la production éditoriale. Au lieu de cela, les EGPE ont accepté sans moufter la perspective de négociations interminables.

Ni sur les coûts de production, ni sur la distribution, ni sur les droits d'auteur les Etats Généraux n'ont accouché de recommandations décisives. Comment pouvait-il en être autrement lorsqu'on regarde la composition des différents pôles? Pour plus de la moitié, leurs participants étaient l'incarnation de tous les conservatismes de cette corporation, aux intérêts croisés, inextricables et puissants, et qui n'a montré d'unité que dans le fait de demander davantage de subventions publiques.