Cela se passait à l'Hôtel de Paris de Monaco à la fin de l'année dernière. Le dîner de gala clôturait un Media Forum un peu morose. Joe Schlöndorff un célèbre capital risqueur californien, associé chez Accel Partners, avait alors déclaré que dans sa longue carrière, il avait observé que chaque récession s'était accompagnée de percées significatives dans la haute technologie. Admettons. (On vérifiera ici même, promis). Réjouissons-nous, pourquoi pas. A ceci près qu'aucune des récessions survenues au cours de ces quarante dernières années -datation admise pour venture capital- n'avait à ce point asséché la filière (voir les chroniques de la semaine dernière et celle du 12 octobre 2008 sur le sujet).
Et cela ne concerne pas uniquement la Silicon Valley dans la mesure où la thrombose du crédit est mondiale.
Si on considère que les innovations de demain sont les emplois d'après demain, il conviendrait de ne pas rester comme le daim pris dans les phares d'une voiture. D'où les questions: comment stimuler l'investissement dans les entreprises innovantes? Quel rôle peut jouer la puissance publique? Ces deux questions sont spécialement pertinentes pour la France. Le pays a beau avoir une école de mathématiques que le monde lui envie, avoir créé de spectaculaires infrastructures, développé des belles technologies (pas toujours exportables, mais ne chipotons pas), les faits sont là: le climat entrepreneurial français est comme la toundra. Les jeunes pousses y sont rares et ne montent jamais bien haut.
Commençons par regarder l'état de la matière grise disponible. Dans l'Europe des 27 analysée par Eurostat, on compte 4,8 ingénieurs pour 100 personnes employées. La France est tout juste dans cette moyenne, avec aussi 4,8% d'ingénieurs. Mais notre pays est à peine au-dessus de la Grèce et l'Espagne qui n'ont ni l'X, ni le corps des Mines. Plus haut dans le classement, on trouve les Pays-Bas, (5,6%) l'Allemagne (5,7%) et dans le dernier tiers l'Irlande ainsi que les pays nordiques de l'Union (Suède, Danemark, Finlande) qui ont entre 6 et 7% d'ingénieurs, le top étant la Belgique avec 7,9 ingénieurs pour 100 salariés. Même la Slovaquie ou la Pologne ont en proportion plus d'ingénieurs que la France. Wake-up, Valérie Precresse!
Cette atonie participe de la faible dynamique d'ensemble. Car si la France est dans la moyenne des pays riches en matière de création d'entreprises, les siennes ne grandissent pas. A cet égard, les données du Global Entrepreneurship Monitor (GEM) sont édifiantes. Ce think tank a défini un indice spécifique, baptisé HEA pour High-Growth Entrepreneurship Expectation qui définit la propension des jeunes entreprises à créer des emplois. 42 pays sont recensés. Selon le GEM, dans des pays comme Singapour, la Chine, Hongkong ou même la Lettonie, 20% des entreprises sont structurées pour obtenir rapidement une taille significative. La France se situe en fin de classement avec des pays comme la Grèce ou l'Espagne dans lesquelles à peine 5% des jeunes entreprises se développent de façon notable.
Quels sont les freins à cette croissance des entreprises? Contrairement à un vieux cliché, les contraintes administratives ne semblent pas l'obstacle majeur. Il semble que les gouvernements de gauche comme de droite aient éliminé une grande part du problème. C'est en tout cas l'avis de la Banque mondiale qui place la France à la 10e place sur 58 parmi les pays jugés sur leur difficulté à y lancer une entreprise (détails sur le site Doingbusiness.com).
L'une des causes structurelles de ces contre-performances est le rapport au risque des entrepreneurs français. En 2008, selon une analyse du GEM, parmi les candidats à la création d'une entreprise, 53% des Français citaient "la crainte de l'échec" comme principal frein, contre 38% des Britanniques et 28% des Américains ou des Norvégiens. (La crise ne change rien, les écarts sont stables d'une année sur l'autre).
En France, l'échec est rédhibitoire et considéré comme une marque infâmante. Dans d'autres pays (Europe du Nord, pays anglophones), un échec est avant tout un enseignement. "A condition que ça ne devienne pas une habitude", disait Michael Eisner, ancien patron de Disney.
C'est là une différence culturelle fondamentale qui pénalise fortement notre économie. Car naturellement, cette crainte de l'entrepreneur vaut aussi pour celui qui le finance. Rien d'étonnant donc à ce qu'en matière de venture capital la France ait aussi de piètres performances.
La semaine prochaine: les VC à la Française et comment ils pourraient faire plus et mieux pour la France qui invente.

















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