Dans la précédente chronique, nous avons examiné les difficultés structurelles de la France à financer son innovation. Cette semaine, les venture capitalistes français: bien soutenus par la puissance publique, ils restent peu téméraires.
La France a-t-elle le capital-risque que son niveau en matière de sciences et technologie mérite? Les chiffres n'ont guère de quoi déclencher l'enthousiasme. Si on rapporte le montant investi en capital-risque par rapport au PIB, la France se trouve au dixième rang européen (1). Avec un niveau équivalent à 0,017% du PIB, elle est au niveau de l'Estonie, tout juste derrière l'Allemagne. Mais elle est largement distancée par le Royaume-Uni qui consacre cinq fois plus d'investissements au venture capital (VC) et même par le Danemark, près de trois fois plus actif. Vu sous l'angle de l'investissement moyen par entreprise financée (2), l'image n'est guère flatteuse non plus: par "deal", les VC français investissaient en moyenne 2 millions de dollars là ou les Britanniques mettent 3 millions, les Danois 4 millions, et les Américains 9 millions. Ces statistiques sont à prendre avec une certaine prudence, car chaque pays ne compte pas de la même façon les différents types d'investissement en capital.
En Europe, l'industrie de ce qu'on appelle le private equity se divise en trois groupes: le venture capital (VC) pour les entreprise naissantes, l'expansion capital aussi appelé capital développement et le buy-out. Aux Etats-Unis, le venture capital a une base plus large: il finance les entreprises qui se lancent et soutient par la suite leur croissance. La notion d'expansion est donc intégrée à celle de venture, l'étage supérieur étant le private equity qui inclut tout le reste, y compris le buy-out. Ce dernier segment couvre des opérations qui sont davantage financières que créatrices de valeur en termes industriels: lors d'un LBO (Leverage buy-out), un fonds va par exemple racheter une entreprise au moyen d'un très fort endettement (le leverage) avant de la restructurer, souvent à la hache, afin de la revendre avec une importante plus-value. (Sur les buy-out, lire cet excellent article de la revue Bloomberg Markets sur le fonctionnement de la firme KKR, un réçit de nature à déclencher une attaque chez Olivier Besancenot). Ce secteur a connu une croissance phénoménale sous l'affluence de capitaux bon marché et abondants; il est aujourd'hui très affaibli par la crise du crédit.
L'environnement français du private equity et donc du capital risque est pourtant des plus attractifs: une étude de l'European Venture Capital Association (3) place la France en tête des pays européens en termes de facilités légales et fiscales accordées au private equity, devant des pays comme l'Irlande, le Royaume-Uni. Les VC français sont aussi les plus soutenus par la puissance publique avec un rôle central joué par CDC Entreprises, filiale du groupe Caisse des dépôts. "Sans CDC Entreprises, l'activité des fonds d'amorçage n'existerait pas en France et les VC auraient du mal à exister, explique son président Jérôme Gallot. CDC Entreprises est le premier souscripteur de 90 fonds qui lui sont affiliés dans le capital risque et le capital amorçage. Son apport représente 20% des fonds gérés par les VC français et 30% à 35% pour les fonds de capital amorçage". Le poids et l'importance cruciale de cet organisme est du reste confirmée par les acteurs du marché: "Il est vrai que CDC Entreprises est un catalyseur dans l'investissement, c'est un élément structurant du marché, admet Hervé Schricke, président de XAnge Private Equity et aussi responsable de la commission venture capital à l'Association des investisseurs en capitaux. En France, note-t-il, il y a de l'argent et un dispositif fiscal attractif". Il fait référence à tout le dispositif TEPA (Travail, Emploi et Pourvoir d'Achat) voté en 2007 et qui devrait permettre d'augmenter considérablement l'investissement des particuliers dans les entreprises en général et donc dans le capital-risque.
Le principe est de canaliser une partie de l'ISF vers l'investissement productif : le contribuable assujetti à l'Impôt sur la fortune a le choix entre faire son chèque annuel au Trésor Public, donc à fonds perdus (pour lui) ou mettre une somme plus importante dans un investissement à risque susceptible d'être une bonne affaire. Le succès de ce dispositif est incontestable: plus de 950 millions d'euros ont été injectés dans l'économie par ce canal, dont la moitié directement dans des entreprises ou des holdings, le reste dans des divers systèmes de fonds d'investissement spécialisés: FCPI pour l'innovation, FCPR pour le risque, et FIP pour la proximité (explications ici).
Cette somme, qui va alimenter l'ensemble de l'investissement aux PME (le capital-risque n'en étant qu'une petite partie), est à rapprocher d'un capital-risque qui représente tout juste 700 millions d'euros. En théorie, il s'agit donc d'un stimulus spectaculaire.
"En 2009, nous allons dépasser le milliard d'euros, estime le sénateur Philippe Adnot, le parlementaire le plus actif sur les questions de financement à l'innovation. Aujourd'hui, ce que nous réalisons est très observé depuis l'étranger". La veille de notre rencontre, il recevait une délégation d'investisseurs britanniques en mission d'information. "Mais il faut que tout le monde joue le jeu", observe-t-il. Il a dû déposer un amendement pour restreindre l'application du dispositif lié à l'ISF car des fonds avaient détourné le système pour se saisir de cette épargne nouvelle et la canaliser dans des investissements sans risques, ce qui était contraire à l'esprit de la loi. "Ce système ne doit pas être cassé par des margoulins", avertit le sénateur Adenot. Favoriser l'audace en matière financière va prendre quelque temps.
Prochaine chronique: comment la culture capitalistique française doit évoluer pour libérer le financement à l'innovation. Vaste programme.
(1) Investissement préliminaire en 2007, source : Eurostat 2007
(2) Source Global Entrepreneurship Monitor, 2005
(3) Benchmarking European Tax and Legal Environments, EVCA-KPMG, October 2008
















