Au commencement était la connexion entre ordinateurs. Un truc de geek. Cela consistait à envoyer des données d'une machine à l'autre en les découpant en paquets pouvant suivre chacun une route différente avant d'être reconstitués à l'arrivée, de préférence dans le bon ordre. C'est comme ça que fonctionne encore internet, qu'il s'agisse du courrier électronique, d'une page web ou d'une vidéo sur YouTube. Tout repose sur un protocole baptisé TCP/IP inventé en 1973 et qui constitue encore les soubassements du réseau. Cela, c'était le premier âge du net.
Seconde période: la page et son lien. Le tout est inventé en 1990 et s'intitule le World Wilde Web. En 1993, il y avait 130 sites. La première indexation par Google portait sur 26 millions de pages. La dernière fois que les ingénieurs de Google ont compté le nombre d'URL (autrement dit d'adresses de page), ils ont constaté que leur nombre dépassait les milles milliards. Un trillion de pages sont actuellement stockées sur le net. On va épargner au lecteur les comparaisons niaises comme la distance Terre-Lune, mais il suffit juste de se souvenir que si internet était la carte routière d'un pays avec toutes les routes et intersections, celle-ci serait équivalente a 50.000 fois la carte des Etats-Unis, chemins vicinaux inclus.
Le troisième âge d'internet va consister à tisser des réseaux de données et enfin d'objets. Pour les données, il s'agit de passer du statique au dynamique. Les liens hypertextes ne vont plus porter sur des pages, mais sur du sens. C'est tout l'enjeu de ce qu'on appelle le web sémantique, où il va falloir détecter quelle est la signification des idées contenues dans un texte. Cette technologie est encore en développement, mais les progrès sont rapides. Parallèlement, l'ensemble des données contenues dans les bases des gouvernements, des entreprises vont elles aussi passer du statique au dynamique. Ainsi croisées avec un recensement par exemple, des statistiques économiques vont prendre tout leur sens. C'est la nouvelle croisade de Tim Berners-Lee qui a inventé le langage hypertexte sur internet en 1990. Dans son intervention lors de la conférence TED qui rassemble tous les ans les meilleurs esprits du moment, il a expliqué comment une base de données sur le génome par exemple, n'avait que peu d'utilité lorsqu'elle était traitée par la force brute de Google, alors qu'elle devenait un outil extraordinaire lorsqu'on lui superposait une couche d'intelligence sémantique.
Pour les objets, l'enjeu est différent. Pour simplifier, cela consiste à donner une identification unique -- prélude à une fonctionnalité future -- au monde matériel qui nous entoure : une voiture, un dossier médical, une chambre d'hôtel, un four à micro-ondes. Une forme primitive existe déjà avec 600 milliards de puces RFID actuellement, qui vont des étiquettes sur certains produits en passant par les puces incluses dans les passeports. Pour l'heure, celles-ci sont relativement inertes. On les active avec une fréquence radio et elles renvoient des informations. L'étape supérieure consiste à les interroger et à les télécommander à distance via l'internet.
Exemple donné par Vint Cerf, considéré comme l'architecte en chef d'internet: "... La plupart de ces objets connectés, qu'ils soient fixes ou mobiles, seront capables de se situer, à la fois géographiquement et sur un plan logique. Votre téléphone mobile ou votre ordinateur portable sera en mesure de situer où se trouvent vos lunettes ou votre attaché-case..." (L'idée de Cerf selon laquelle on aura encore des lunettes et des mallettes pleines de documents se discute...)
Evidemment, cela suppose un sérieux saut en matière d'infrastructure. Lorsqu'à la fin des années 70, les scientifiques ont défini l'architecture d'internet, ils ont construit un système d'adresses basé sur ce qu'on appelle des n°IP (par ex. 192.203.1.15) qui définit chaque objet connecté au réseau (un ordinateur individuel, le serveur auquel il est connecté et les tous les postes d'aiguillage -les routeurs- intermédiaires). Il y a trente ans, on pensait qu'un système comportant 2 puissance 32 adresses, soit un peu plus de 4 milliards d'adresses permettait de voir venir. Aujourd'hui, on est à court. D'où l'idée de coder différemment les adresses internet avec un système permettant de passer à 3,4 puissance 38, ce qui donne un nombre astronomique.
Cette évolution n'ira pas sans quelques toxines. La plus importante d'entre elles étant l'atteinte à la vie privée. Cela peut paraître cauchemardesque d'imaginer un monde dans lequel chaque individu, chaque objet, sera d'une traçabilité absolue et en temps réel. Peu de chances, en fait, que cela émeuve les 175 millions d'adeptes du strip-tease social sur Facebook, réseau construit sur la transparence individuelle. La nature même du réseau, sa dimension avec des centaines de milliards d'objets et d'individus étiquetés, en restreindront le contrôle à un tout petit nombre d'acteurs d'une puissance planétaire, laquelle sera très difficile à contrôler et à réglementer par les gouvernements -- un beau sujet pour le G20 de 2016. A propos, Vint Cerf, le chercheur visionnaire qui prédit tout cela, travaille aujourd'hui pour Google.




















