Il y a vingt ans, le PC était le terrain de jeu des développeurs informatiques. Aujourd'hui, l'industrie marque le pas. L'an dernier, pour la première fois de son histoire, le marché s'est contracté, et pas qu'un peu. Selon IDC, au quatrième trimestre 2008, les livraisons mondiales de PC -calculées au nombre de processeurs vendus- ont baissé de 17% par rapport au troisième et de 11,4% sur un an. En valeur cette fois, la chute est plus vertigineuse : moins 18% par rapport au troisième trimestre, mais moins 22,8% sur un an! Si on résume, non seulement on vend de moins en moins de PC, mais chaque machine vendue rapporte moins. La raison tient à l'effet combiné de la récession et de l'explosion des ventes de "netbooks" aussi appelés ultra-portables. Ces PC réduits au minimum sont avant tout destinés à se connecter à l'internet, et donc à utiliser les applications résidentes sur le "nuage" du net. L'un dans l'autre, les éditeurs logiciels ont donc quelques soucis à se faire.

Heureusement, les smartphones arrivent (roulement de tambour). Le marché est loin d'être saturé, entre les nouveaux entrants et les remplacements de "vieux" téléphones 3G datant d'il y a douze à dix-huit mois. Par ailleurs, au contraire des PC, ils sont encore largement subventionnés par les opérateurs, le secteur donc a de beaux jours devant lui. Ils risquent d'être même encore meilleurs lorsqu'on observe l'étonnant écosystème qui est en train de se créer autour du marché des applications destinées à l'iPhone avec l'AppStore, depuis la semaine dernière au Blackberry, au système Androïd de Google et bientôt aux appareils de Nokia qui va aussi créer sa boutique en ligne.

Il n'en a pas fallu moins pour créer le mythe. Il est incarné même par le jeune créateur de logiciel travaillant seul dans sa sous pente et qui met au point l'application qui tue. Au passage, il accède au statut de star dans sa communauté et connaît une certaine richesse. Apple a mis en scène cette image d'Épinal pixelisée dans une vidéo. Il s'appelle Steve Demeter. On le voit dévaler les rues de San Francisco sur son vélo, travailler depuis un appartement avec vue. Image coolissime du développeur indépendant que l'AppStore va rendre riche et célèbre (on est dans l'internet, donc mieux vaut ne pas cligner des yeux trop longtemps). Demeter est l'auteur d'un jeu intitulé Trism (et non pas "truisme"), une sorte de tac-tac en un peu plus joli qui tire avantage des détecteurs de mouvements intégrés à l'iPhone. Pas de quoi décrocher un prix Nobel de physique, mais ça plaît.

De toute façon, pour 2,99 dollars, il ne faut pas trop en demander. En deux mois, le jovial Steve Demeter, avec sa bonne tête d'étudiant bien nourri, a gagné 250.000 dollars nets, c'est-à-dire après la commission de 30% prise par Apple pour le stockage de l'application, sa livraison électronique et la gestion de la transaction. Conclusion de Demeter : "L'AppStore c'est vraiment une méritocratie. N'importe quel type dans son garage peut créer une application qui va marcher, et hop..."

L'auteur de Trism n'est pas un cas isolé. Les développeurs d'applications pour iPhone salivent à d'autres cas d'écoles. Autre exemple avec le développeur du jeu iShoot, lequel comme son nom l'indique, n'est pas non plus un traité de mécanique quantique. Son auteur Ethan Nicholas, est un ancien de Sun Microsystems qui a développé son logiciel en six semaines avant de le poster sur l'AppStore. Gain net : 800 000 dollars en cinq mois.

Ce qui est aussi intéressant dans le cas de Ethan Nicholas est la stratégie de prix : en octobre 2008, il lance son application au prix de 4,99 dollars. Cycle classique : succès, saturation, déclin. En janvier, il lance une version light de son jeu, gratuite. Comme il le racontera au New York Times iShoot Lite, a été téléchargé à deux millions d'exemplaires tandis qu'un grand nombre d'adeptes passaient à la version payante pour dont le prix a baissé à 2,99 dollars. Au plus haut de son rendement en janvier, l'application générait un revenu de 17 000 dollars par jour.

Evidemment, imposer son logiciel dans un catalogue où l'on trouve des tombereaux de produits duplicants n'est pas à la porte du premier geek venu. Mieux vaut avoir la bonne idée avant les autres. C'est le cas de Kostas Eleftheriou (son blog ici -succinct, le garçon n'est pas Hemingway) qui a conçu l'application iSteam. Celle-ci est bien plus drôle que le soixante-quinzième version de Tetris : la fenêtre de votre iPhone se remplit d'une buée (virtuelle, heureusement), que l'on fait disparaître avec le doigt, révélant la photo de son choix. Pour faire réapparaître la buée, on souffle dans le micro de l'iPhone ou on secoue la bête. C'est super-réaliste avec les gouttelettes de condensation qui suivent les mouvements de l'appareil. Utilité ? Nulle, on est d'accord. Mais à 0,99 dollar... L'auteur de l'embuage virtuel a gagné 100 000 dollars en trois mois.

Tous les fabricants de smartphones veulent chercher à répliquer le succès d'Apple avec sa boutique dont les statistiques sont éloquentes : un kit de développement lancé il y a tout juste un an, et depuis:

- 25 000 applications disponibles

- 800 000 téléchargements

- 50 000 développeurs au travail

- 60% d'entre n'ont jamais créé de logiciels auparavant.

La semaine dernière, Research in Motion, créateur du Blackberry, a ouvert sa boutique d'applications. De l'avis de Walt Mossberg, le gourou high tech du Wall Street journal, celle-ci fonctionne bien, même si elle est moins évidente à utiliser que celle de l'iPhone (notamment pour payer). Mais avec le Blackberry et ses 26 millions de terminaux sont un formidable marché, bien plus orienté entreprise que l'iPhone. Le segment des applications pour smartphone n'en est qu'à ses débuts, avec une économie différente de celle des logiciels pour PC : ici, le prix seront minuscules, mais mutipliés par la multitude.