Pour soulever le capot d'un site web et regarder la marque du moteur, il suffit de faire "afficher le code source" sur n'importe quelle page. Cela ouvre une nouvelle fenêtre remplie de code HTML, la lingua franca du web. Et là, surprise, dans un grand nombre de cas, on trouve les mots "WordPress" ou "MovableType" qui désignent des plates-formes de blogs mondialement connues pour avoir donné à des millions d'internautes la possibilité de publier sur le net. Fait marquant de ces dernières années, ces "moteurs" logiciels se sont professionnalisés au point d'être adoptés par des grands sites d'information. Aujourd'hui, le New York Times, le Wall Street Journal ou le Financial Times confient des éléments standards de leurs sites à WordPress ou Six Apart éditeur du logiciel MovableType.

Ces deux moteurs de blogs ne sont évidemment pas les seuls sur leur marché. D'après la mesure d'audience ComScore, Blogger (qui ne sert que le marché grand public et qui appartient à Google) aurait enregistré 48 millions de visiteurs uniques en mars, contre 24 millions pour les blogs fonctionnant sous WordPress et 13 millions pour Six Apart qui opère les marques MovableType pour le marché professionnel et TypePad pour le grand public. (En France, Dotclear est aussi un excellent produit, utilisé par exemple par RTL).

Qu'est-ce qui pousse donc des grands acteurs de l'édition en ligne comme des groupes de presse ou de télévision à adopter ces plates-formes ? Premier élément : leur fiabilité qui est elle-même la conséquences de l'écosystème collectif dans lesquels ces logiciels se sont développés. A l'origine ce sont de toutes petites entreprises. Automattic, la société de San Francisco qui a créé WordPress a par exemple moins de 50 salariés. Elle a été crée en 2005 par un groupe de jeunes développeurs qui ont levé à l'époque 1,1 million de dollars avant un tout récent second tour de financement de 30 millions (le New York Times est investisseur minoritaire). Mais ce qui a fait leur force, c'est le recours permanent à la collectivité. Lorsque WordPress propose une nouvelle version de son logiciel, celle-ci a été testée pendant des mois par des dizaines de milliers d'internautes. Aussi lorsqu'elle est décrétée bonne pour le service, l'application est rodée et fonctionne dans toutes les configurations imaginables sans bug majeur.

Second élément, la modularité. Dans leurs versions professionnelles ses plates-formes se présentent sous la forme d'un "package" que l'on télécharge pour l'installer sur un serveur. Au contraire des blogs grands publics qui sont gratuits, les opérateurs d'un site pro paieront une licence (symbolique) à laquelle, s'ajouteront les coûts de développements, variables selon les fonctionnalités demandées. Pour celles-ci, les développeurs iront puiser dans les centaines de "plug-ins" (des briques logicelles complémentaires dédiées à une fonction précise) qui répondent à peu près à toutes les demandes. Tout cela s'installant avec des connaissances techniques relativement basiques. Quand au prix de ces systèmes, il est sans commune mesure avec les énormes CMS (Content Management System) dans lesquels les éditeurs en ligne avaient coutume d'engloutir des centaines de milliers d'euros il y a encore quelques années. Aujourd'hui, pour le prix d'une licence (en général fonction du nombre de personnes opérant la plate-forme) et de quelques développements, on a un système puissant et fiable pour quelques milliers ou quelques dizaines de milliers d'euros. C'est le raisonnement qu'on appliqué des sites d'information connus comme le Huffington Post (motorisé par MovableType), TechCrunch (WordPress) ou encore AllthingsD le site technoïde du Wall Street Journal (WordPress). Tous ont cherché à ne pas réinventer la roue.

Evidemment, ce qu'on pourrait appeler "le syndrome du tracteur" a la vie dure. Tout comme les agriculteurs qui adorent exhiber leur tracteur John Deere de 700 chevaux, les éditeurs de presse aiment à dire qu'ils investissent un million d'euros dans la Rolls des CMS où qu'ils ont une équipe de dix-huit développeurs. Ce concours de... moyens a deux effets : il pèse gravement sur la rentabilité du site qui l'adopte et obère sa capacité à investir dans ce qui se voit, c'est-à-dire la production de contenus. Se combine souvent à ce sourd désir d'avoir "son" système de production, l'envie de recourir aux logiciels libre. Notion trouble que celle-ci. Pour ouverts qu'ils soient, les logiciels type open source, n'en ont pas moins une valeur économique tangible : le coût du temps passé par les ingénieurs et développeurs du système Linux par exemple est estimée entre 500 millions et 1 milliard de dollars. En informatique comme pour tout, la liberté se paie au prix fort. Pour le développement sur le web, la saveur du jour se nomme Drupal, un remarquable système constitué de modules permettant théoriquement de tout faire -à conditions de trouver les gens pour ça. Cela donne des schémas extravagants dans lesquels un site comme NowPublic, -spécialiste du "journalisme citoyen" basé à Vancouver- emploie une vingtaine de spécialistes Drupal dans une huitaine de pays (Europe de l'Est, Iran, Pakistan...). Leur machine à café, c'est Skype. Sur une échelle plus modeste, Rue89.com fait la même chose. A leur décharge, ces sites, très riches en fonctionnalités, n'auraient sans doute pas trouvé leur bonheur dans des plates-formes de blog adaptées. Encore faut-il que le supplément de fonctionnalités soit monétisé et justifie l'investissement. Un calcul que pas mal d'esthètes de la complexité devraient faire.

Les plates-formes de blog professionnalisées vont poursuivre leur expansion. Elles développent des modules de réseaux sociaux, de commerce électroniques ou d'internet mobile. De plus, elles augmentent sans cesse leur interopérabilité. WordPress a ainsi créé Gravatar pour Global Avatar, une représentation virtuelle permettant à un individu d'intervenir avec la même identité sur des milliers de blogs et de sites. Vendredi, Six Apart a annoncé le lancement d'un système destiné aux utilisateurs de son concurrent WordPress pour leur donner accès à tous les services de la galaxie TypePad, ce qui va à la fois créer une saine émulation entre leurs services, mais aussi renforcer leur puissance commune. Et comme souvent la valeur de l'ensemble risque d'être supérieure à la somme des parts.