La phrase du DRH de Google Laszlo Block fait froid dans le dos : "Nous entrons dans la tête des gens bien avant qu'ils ne sachent qu'ils sont sur le point de démissionner". Block faisait référence au fait qu'un nombre préoccupant (tout est relatif) d'ingénieurs quittent Google pour aller travailler ailleurs. A cela, comme à tout ses problèmes industriels, la firme a répondu par un algorithme qui a des capacités prédictives. Pour un peu, on se croirait avec les precogs, ces mutants du film Minority Report qui savaient détecter un crime avant qu'il ne soit perpétré. En l'occurrence, un salarié peut ressentir à peine une vague lassitude au travail alors qu'une analyse approfondie des ses données comportementales révèlera un candidat au départ imminent.
Les technologies existent depuis déjà plusieurs années. Confinées au stade expérimental, elles se propagent à mesure que l'ordinateur devient l'instrument et le vecteur principal de notre activité. "Nous sommes liés à un collègue de bureau doté d'une mémoire phénoménale et d'une absence totale de loyauté vis-à-vis de nous. Il travaille pour notre patron, lequel peut mesurer nos efforts sans avoir besoin d'un bloc-notes ou d'un chronomètre. L'ordinateur va nous cafter et exposer sans hésitation ni regret tous nos comportements en ligne". Ces propos sont ceux d'un connaisseur. Stephen Baker est l'auteur d'un livre de référence sur les nouveaux usages des mathématiques: "The Numerati, How they'll get my numbers and yours" (son blog ici).
Le terme "Numerati" vient de cette société secrète du 18e siècle, les Illuminati, qui visait à prendre le contrôle de la société. Dans son livre Baker raconte comment on est passé d'une observation à des fins d'augmentation de la productivité, vers une analyse destinée à anticiper le comportement de l'employé... et aussi sa valeur, présente et future pour l'entreprise.
Les données prises en compte sont multiples et toujours plus nombreuses. Prenons le courrier électronique par exemple. Une entreprise de San Francisco, Cataphora, propose même de faire une évaluation des employés d'une entreprise sur la base des échanges de mails. Il n'est même pas nécessaire de les lire (par un humain), le logiciel fait cela très bien. Il va commencer par cartographier la fréquence et la structure des échanges. Les auteurs dont, par exemple, des extraits de mails sont fréquemment réexpédies à d'autres, sont considérés comme des "générateurs d'idées", tandis que les propagateurs sont vus comme des "networkers". Tout cela est décortiqué, transcrits sous formes de graphiques qui vont dresser le profil des groupes et des individus. Ceux qui "performent", le moins apparaissent alors de façon visible... et deviennent des candidats de choix pour une prochaine réduction d'effectifs.
De façon encore plus perverse -- par exemple dans le contexte du dialogue social à la française ou des rapports antagonistes opposent trop souvent un patronat paranoïaque à des représentants du personnel vindicatifs -on peut déceler les tectoniques sociales en cours et déceler les prémices d'une crise et affiner le tout par un comptage des groupes de mots qui circulent. De la même façon, les flux de mails adressés en copie simple ou cachée peuvent être révélateurs de comportements "intéressants"- en tout cas pour une certaine catégorie de managers.
IBM avait pour sa part quantifié le système d'analyse des courriers électroniques en le corrélant avec les performances financières de ses consultants. L'examen des données a montré que ceux qui entretenaient les relations les plus suivies avec leur hiérarchie -pour obtenir des missions, rendre compte- ramenaient 1000 dollars de plus par mois que la moyenne, alors que les taiseux du clavier accusaient un malus de 88 dollars (on a mal pour eux).
L'avenir s'annonce glorieux pour ce type d'inquisition. En 2006, Microsoft avait déposé une série de brevets pour analyser le rythme cardiaque, l'acidité de la peau, la pression sanguine, l'expression faciale d'un employé devant son ordinateur. Aujourd'hui, nul besoin de porter des appareils compliqués, quelques capteurs sur un clavier ou une chaise de bureau peuvent faire l'affaire. Il est alors facile de mesurer le stress, mais aussi... la sincérité de la personne car ce sont là ni plus ni moins que les données collectées par les polygraphes.
Dans les années à venir, la généralisation de l'analyse sémantique permettra d'affiner les mesures. Toujours sans "lire" le texte -cette barrière devient d'ailleurs illusoire- on pourra déterminer avec précision l'état d'esprit d'un salarié (entreprenant, ambitieux, résigné, déprimé, aigri), voire ses penchants politiques (les progrès de l'analyse de la tonalité des textes sont rapides dans ce domaine).
Ces évolutions posent d'innombrables problèmes de société. Le premier est évidemment l'atteinte là la vie privée. Inutile de se voiler la face, un grand nombre d'entreprises espionnent les mails de leurs salariés ; contre cela la seule règle est de ne jamais mettre dans un mail professionnel un contenu que l'on ne pourrait justifier publiquement, devant sa hiérarchie ou même un tribunal. Certains vont même jusqu'à proscrire les formules du type "...discutons-en de vive voix", qui fleurent trop le complot. Pour tout le reste, il y a Gmail et autres. Mais es précautions ne préviennent pas l'analyste statistiques, cartographique des mails, ni leur rapprochement avec d'autres données de comptabilité analytique par exemple. Là-dessus, la loi tout comme les instances représentatives du personnel sont , il faut l'admettre, dans les choux. Pour ceux qui en doutaient encore, la notion de vie privée dans l'entreprise est en train de voler en éclat.
















