Au moment d'écrire cette chronique, une icône dans la barre d'outils de mon MacBook, m'informe d'une nouvelle série de mise à jour disponible. Il y a là les nouvelles versions de Safari (le navigateur propriétaire d'Apple), de QuickTime (pour la gestion des vidéos) et d'iTunes. Divers correctifs me sont aussi envoyés pour améliorer la stabilité et la sécurité de ma borne wi-fi, ou rendre le logiciel de photo compatible avec les nouveaux modèles qui viennent de sortir. J'ai le choix d'installer ce dont j'ai besoin, le tout en seul clic. Il y a pour plus de 230 Mo au total. C'est un peu plus que la moyenne des mises à jour quinzomadaires que me propulse Apple.

Normal. Cette semaine sera marquée par l'une de ces grand-messes dont la marque est spécialiste. Lors de l'ouverture de la conférence des développeurs d'Apple à San Francisco, l'un de ses cadres présentera les nouveautés du moment : sans doute un nouveau modèle de l'iPhone et surtout la troisième itération du logiciel système du téléphone d'Apple. La version 3.0 permettra le développement d'une nouvelle gamme d'applications comprenant un module de transaction, ce qui signifie donc la possibilité de s'abonner à des publications ou des services spécifiques via l'Apple Store. Autre innovation, la compatibilité avec des objets connectables à l'iPhone (par exemple un tensiomètre qui permettra d'envoyer son diagnostic de pression sanguine à son généraliste -il y aura des gadgets plus fun...).

Depuis une dizaine d'années, Apple défend becs et ongles une politique aux antipodes de la doctrine "open" du moment. Aujourd'hui, on "ouvre" ses architectures logicielles au plus grand nombre en espérant du même coup créer un écosystème de matériel et d'applications. C'est le cas de Google par exemple, qui espère faire adopter son système d'exploitation Androïd par les fabricants de matériel -qu'il s'agisse de téléphones portables comme HTC ou de constructeurs de "netbooks", la nouvelle génération d'ordinateurs ultra-portables.

Ce fut aussi la voie suivie par Microsoft depuis les origines du PC. MS-DOS pour la première génération du système d'exploitation, puis les différentes versions de Windows -le lancement de la n°7 étant prévu pour la rentrée- n'étaient liés à aucune plate-forme matérielle si ce n'est à un ensemble de spécifications techniques comme l'architecture du microprocesseur basée sur celle d'Intel. A partir de là, liberté totale.

Chacun pouvait proposer sa carte graphique (pour l'affichage à l'écran), son système de stockage, ses modules d'entrée et de sortie des signaux et, naturellement, des nuées d'applications.

L'écosystème est devenu immense avec des dizaines de milliers -littéralement- de configurations possibles, dans toutes les gammes de prix, de puissances et d'usages. Microsoft y a gagné une domination mondiale et pratiquement sans partage du marché, que la marque a su consolider avec des pratiques commerciales s'apparentant au racket, ce qui lui a valu des condamnations aussi médiatiques qu'inefficaces.

Alors qu'Apple s'enfermait dans la solitude d'un système, Microsoft et ses suiveurs (Dell, IBM, HP, les constructeurs asiatiques) captaient le marché des entreprises et des particuliers. C'était l'époque (fin des années 1980) où les analystes suppliaient Apple de sortir de son autisme et d'ouvrir son système, autrement dit de le licencier à d'autres fabricants de matériel. La marque s'y est essayée un temps, avant de refermer la porte lorsque Steve Jobs, ayatollah du contrôle total, est revenu aux commandes de la marque en 1997 avec le succès que l'on sait : redynamistation du Mac, lancement de l'iPod, d'iTunes et enfin de l'iPhone. Tout cela n'a été possible que par le maintien absolu du lien entre le software (la couche logiciel) et le hardware (le matériel).

Dans le même temps, la domination absolue de Microsoft s'est faite au prix d'une colossale complexité avec un système Windows devant être compatibles avec toutes les configurations possibles de carte-mères (celles qui abritent les composants-clés), de périphériques, de gestionnaires vidéo, de son, de réseau. Ajouter à cela que toute nouvelle version doit offrir la "compatibilité à rebours", c'est-à-dire fonctionner avec les machines (un peu) anciennes. Concrètement, cela signifie que le schéma d'Apple consistant à m'envoyer 200 mégaoctets tous les quinze jours pour améliorer mon système, est inenvisageable dans le monde Windows où il faudrait mille fois plus de données transférées pour gérer toutes les combinaisons matérielles possibles. Cela explique les difficultés historiques d'un monde PC victime de sa trop grande diversité. Vista, la dernière version de Windows fut un échec technologique et commercial en partie à cause de cette gestion impossible d'un parc trop tentaculaire et hétéroclite.

Comme l'histoire tend souvent à se répéter, on est en train de vivre la même chose pour le smartphone qui va empiéter de plus en plus sur le territoire de l'ordinateur individuel. En deux ans, Apple est parvenu à créer un marché d'applications -50.000 logiciels téléchargés à un milliard d'exemplaires- que tous les constructeurs au monde lui envie, avec une base installée d'appareils modeste (30 millions si on compte les iPod Touch), mais qui a la caractéristique d'être ultra standardisée: un seul type de processeur, d'écran, d'interface, etc. Les autres constructeurs sont prisonniers de l'entendue de leur gamme.

Aujourd'hui, un logiciel destiné à la gamme Nokia devrait être conçu dans des dizaines de versions différentes, en fonction de la taille des écrans, du fait qu'ils soient tactiles ou non, de la configuration des claviers, des composants internes, etc. Idem pour des fabricants comme Samsung, LG, Sony ou Motorola qui sortent une nouvelle version tous les trois mois. Par opposition, Apple a UN modèle d'iPhone avec des stocks réduits à quelques semaines ce qui lui permettra un remplacement ultra-rapide lorsqu'une nouvelle version arrive comme ce doit être le cas cette semaine. Ajouter à cela une obsolescence programmée (écologiquement très incorrecte) qui ne donne guère plus de deux ans de vie à un produit, et l'affaire est faite.

Un autre fabricant de smartphone a suivi cette voie de la "fermeture", mais sans la pousser aussi loin. Le Canadien Research in Motion (RIM), fabricant du Blackberry, a toujours refusé de licencier à d'autres son logiciel système, mais il a quand même dû répondre aux exigences du marché. Son smartphone est actuellement commercialisé en une dizaine de versions sensiblement différentes. Résultat, toute application destinée au Blackberry nécessite autant de versions (et autant pour chaque mise à jour, même mineure). Lorsque l'on interroge des développeurs d'applications pour mobile, ils conseillent de se concentrer d'abord sur l'iPhone plutôt que sur le Blackberry ou les appareils fonctionnant sous Androïd afin de limiter les coûts.

En septembre dernier, le PDG de Microsoft Steve Ballmer estimait que l'approche propriétaire d'Apple qui a érigé un rempart autour de son duo matériel+ logiciel était vouée à l'échec. Ballmer n'a rien vu puisqu'on prête à Apple l'intention de fabriquer ses propres microprocesseurs (notamment pour améliorer l'autonomie de ses appareils). Peut-être le patron de Microsoft oublie-t-il que les temps on changé depuis l'époque pionnière du PC.