Les éleveurs manifestent aujourd'hui contre la forte baisse du prix du lait payée au producteur (-30% en avril). Cette chute brutale traduit surtout l'atonie du marché national et une forte dégradation du marché à l'exportation mais pourquoi le consommateur ne profite pas in fine de l'ajustement des prix?

En amont de la chaîne, les industriels réunis au sein de deux grands pôles (Lactalis et Sodiaal) subissent une chute des commandes à l'export et une stagnation du marché national. Conséquence: ces industriels imposent des prix aujourd'hui plus faibles (car ils ont beaucoup augmenté à la même période l'année dernière) aux producteurs. Ceux-ci, dans un système de marché plus déréglementé depuis un an, doivent fatalement absorber la baisse des prix.

Problème: les baisses de prix devraient être transmises aux consommateurs. Mais il semble que la conservation des marges bride cette baisse.

Marges élevées

Même si le prix du lait payé aux producteurs est une composante majeure du prix "sortie d’usine" de la plupart des produits laitiers, les prix en magasin ne varient que dans une plus faible mesure. Dans un rapport du conseil économique et social de mars 2009 intitulé " Les modalités de formations des prix alimentaires: du producteur au consommateur", les auteurs ont calculé pour un litre de lait de grande marque que les éleveurs encaissent une marge brute de 8% sur le prix payé au producteur, les transformateurs prennent 40% sur ce produit vendu au distributeur et ce dernier rajoute une marge équivalente au prix payé au consommateur.


Composition du prix lait 1L Grande marque

MDD

La baisse des prix dont peut bénéficié le consommateur s'exprime plutôt dans la concurrence entre les produits de grande marque des industriels et ceux de la distribution (MDD). Les marges sont, dans ce cas, de 25% et 35% pour les industriels et les distributeurs.

"Dans l’exemple d’un produit standardisé comme le lait longue conservation UHT, conditionné en bouteille, on constate alors un écart de prix de vente au consommateur de l’ordre de 25 à 30 % entre la marque nationale et la marque de distributeur. C’est cette dernière qui oriente les prix, compte tenu d’une part de marché très élevée (plus de 40 % des volumes en MDD, contre 25 % en produits de marque)", note le rapport.

Le pouvoir de fixation du prix penche donc plutôt du côté des distributeurs. Le conflit du prix du lait des éleveurs ne concerne donc pas directement le consommateur. Ces derniers font face à un autre type de problème pour déterminer le prix du lait vendu à l'industrie agroalimentaire.

Conflit des éleveurs

En plus de la baisse des cours mondiaux, les méthodes de fixation du prix du lait se sont profondément modifiées depuis un an pour les éleveurs.

Jusqu'en mai 2008, la fixation du prix du lait payé au producteur faisait l’objet d’une négociation au sein de l’interprofession laitière (CNIEL - le Centre national interprofessionnel de l'économie laitière) constitué des industriels privés, des coopératives et des producteurs. Cette concertation s'appuyait sur le niveau des différents débouchés de la filière (produits de la grande consommation en France (50% du marché), produits industriels, export). Le prix payé au producteur était indexé sur les prix des marchés aval constatés sur les 12 mois précédents et les marchés mondiaux.

Cette pratique a dû cesser après une injonction en mai 2008 de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) pour distorsion de concurrence qui craignait une détermination arbitraire du prix du lait.

Nouveau mécanisme

Mais ce système permettait aux acteurs de la filière de lisser les variations de prix et garantissait un certain confort à tous les acteurs de la filière. En particulier à l'éleveur dont la production ne peut pas être stockée et doit être écoulée en moins de deux jours. Ce système avait toutefois l'inconvénient de ne pas être assez réactif. En France, début 2008, le prix payé au producteur atteignait 380 euros pour 1000 litres, alors que le marché international était en situation d’excédent, expliquent les auteurs du rapport du conseil économique et social.

"Nous savons que nous passons une période difficile mais le système de non-négociation qui prévaut aujourd'hui rend les choses pires qu'avant. Les éleveurs ont peu d'horizon, ils livrent leurs productions sans connaître le prix de livraison fixé par les industriels si bien que nous ne pouvons pas prévoir ou très mal nos coûts et nous adapter au marché", déclare Thierry Roquefeuil, porte-parole de la fédération nationale des producteurs de lait (FNPL)

Les éleveurs regrettent la suppression de ce mécanisme qui leur assurait une certaine garantie de leur revenu. De plus, selon eux, la déréglementation ne va pas forcément profiter au consommateur puisque la fixation des prix est plutôt tenue par les marques distributeurs et leur pouvoir de négociation.