E24- Un écart de 27% existe entre les salaires perçus par les hommes et ceux des femmes selon le rapport de Brigitte Gresy, inspectrice générale des affaires sociales remis au ministre du travail en juillet 2009). Pourquoi?
Aude de Thuin - L'écart qui existe entre les salaires des hommes et des femmes remonte à la période d'après-guerre. En effet, les femmes ont été obligées de travailler pour remplacer les hommes lorsqu'ils étaient au front. Leur salaire était déjà inférieur à celui des hommes à travail égal. Depuis, il y a eu quelques progressions, mais cet écart n'a jamais pu être compensé. Déjà à l'époque, le travail des femmes était considéré comme un "sous-emploi". C'est une problématique d'ordre psychologique: les femmes sont considérées comme inférieures aux hommes.
Pourquoi les femmes "réussissent-elles" moins bien?
Les femmes réussissent, et elles veulent réussir. Elles veulent bouger, mais sans se révolter. Elles ont souvent des diplômes supérieurs, et elles sont plus nombreuses à sortir des grandes écoles (54%). Tout cela est en train d'évoluer. Les disparités salariales vont se résorber. C'est surtout vrai pour les employées de haut niveau, les cadres supérieures et les dirigeantes, pour qui les salaires devraient rapidement atteindre les mêmes niveaux que ceux des hommes.
En revanche, pour les employées et les salariés de premier niveau, ce n'est pas encore le cas. Elles sont en moyenne payées 20% de moins que les hommes. On leur propose encore trop souvent des ¾ temps, des horaires aménagés moins bien rémunérés.
Que doivent-elles faire pour changer cette situation d'injustice?
Je pense qu'il ne faut pas instaurer une lutte frontale entre les entreprises et les salariées, notamment par l'intermédiaire de syndicats. Quoique si ceux-ci jouaient leur rôle, cela ferait sans doute avancer les choses pour les femmes. La concertation est la seule solution. Les femmes doivent être plus sûres d'elles, elles doivent faire prendre conscience à leurs supérieurs hiérarchiques qu'elles sont aussi performantes que les hommes.
La femme est d'ailleurs souvent plus efficace dans son organisation de travail. Des études ont prouvé récemment que lorsqu'elles occupent des postes à responsabilité, l'entreprise se porte mieux.
Les françaises restent sous-représentées dans les conseils d'administration des grandes entreprises cotées (10,5% des sièges, en dessous de la moyenne européenne). Le chef de file des députés UMP, Jean-François Copé, a annoncé le dépôt prochain d'une proposition de loi visant à imposer 40%, puis 50%. Cette idée de quota vous semble est-elle judicieuse?
Je suis malheureusement pour les quotas. Si on ne légifère pas, si on n'instaure pas d'obligation, les choses mettront beaucoup plus de temps à évoluer. L'expérience s'est révélée efficace aux Etats-Unis lorsque des quotas ont été mis en place pour réduire les discriminations envers les afro-américains dans les entreprises.
Mais 40% me semble un quota trop élevé pour démarrer, cela va être perçu comme une mesure agressive. Les hommes peuvent mal le vivre. Je suis favorable à une évolution plus tempérée, avec un quota de 20% d'ici 2 à 3 ans.
En Norvège, par exemple, seules les entreprises cotées se sont vues imposer des quotas. Par conséquent, ou à cause de cela, certaines entreprises sont sorties du marché boursier pour ne pas y être soumises! Ce que je trouve terrible et très significatif d'une non évolution fondamentale d'un certain état d'esprit.
E24- Certains craignent qu'en appliquant ces quotas, les entreprises vident de leur substance les postes à responsabilité occupés par les femmes, et qu'elles deviennent ainsi de simples pantins. Pensez-vous qu'il s'agisse d'un risque réel?
Non, je suis persuadée que cela n'arrivera pas. Les entreprises ont besoin de personnes efficaces pour avancer. Elles ne prendront pas ce risque. C'est par ailleurs matériellement impossible: lorsqu'une entreprise paye un salaire, il est dans son intérêt d'exploiter au maximum la force de travail qui accompagne la rémunération.
Êtes-vous favorable, comme le ministre du travail Xavier Darcos, à l'application de sanctions à l'encontre des managers récalcitrants?
Non, je ne pense pas que des sanctions soient appropriées dans ce cas de figure. Les entreprises ne peuvent pas se permettre de payer des amendes. Les chefs d'entreprises sont dans l'ensemble des gens intelligents, et je ne pense pas qu'ils accepteront les quotas s'ils y sont contraints.
D'autant plus qu'aujourd'hui, les patrons sont plus jeunes. Ils ont en moyenne 50 ans, et ont pour la plupart des femmes ou des filles qui travaillent. Ils ont par conséquent moins d'appréhension à embaucher des femmes. Auparavant, le principal rôle des femmes était de gérer la famille et la maison. Aujourd'hui, les mentalités sont en train de changer et les responsabilités sont plus équitablement partagées dans les couples. De plus, les mesures sociales en faveur des femmes sont bien organisées en France. En témoigne le développement des crèches, par exemple.
Quelles sont les autres solutions envisageables pour résorber l'insuffisance de représentation des femmes dans les instances dirigeantes des entreprises?
Il y en a beaucoup. On peut citer les réseaux de femmes au sein des entreprises, le mentoring et coaching des jeunes salariées fraichement embauchées par des femmes ayant davantage d'expérience. Ce système commence à se développer en France, et a déjà prouvé son efficacité dans de nombreux pays. Il faut surtout que les femmes reprennent confiance en elles, qu'elles foncent et qu'elles se battent.
Les DRH doivent également être plus adaptés aux grands changements sociologiques que nous vivons. On leur inculque encore dans les écoles des schémas d'organisation d'entreprises qui remontent à 10-15 ans. Mais une nouvelle génération de DRH émerge, où les femmes sont d'ailleurs davantage représentées. C'est un bon début.






















