La Réserve fédérale américaine et le Trésor américain auraient dissimulé les pertes de la banque Merrill Lynch, selon Bank of America. Le Trésor aurait même menacé de changer la direction de Bank of America pour forcer cette dernière à reprendre la banque en difficulté Merrill Lynch, affirme le directeur général de Bank of America Kenneth D. Lewis.
"Alors que les investigations se concentraient initialement sur les importants bonus payés au quatrième trimestre, nous avons découvert des faits qui posent la question de la transparence du programme TARP, ainsi que de la gouvernance d'entreprise et des pratiques de Bank of America", a écrit ce jeudi 23 avril le procureur général de l'état de New York Andrew Cuomo dans une lettre adressée à plusieurs hauts fonctionnaires américains, dont Barney Franck, le président démocrate de la Commission des affaires bancaires de la Chambre des représentants, et Mary Schapiro, la présidente de la SEC.
Revenant sur le rachat de Merrill Lynch par Bank of America, approuvé par les actionnaires le 5 décembre 2008 et finalisé le 1er janvier 2009, Andrew Cuomo explique que la "semaine suivant le vote des actionnaires -et quelques jours après que Merrill ait payé les bonus- Merrill Lynch a rapidement et tranquillement enregistré des milliards de dollars de pertes". Un trou supérieur de 7 milliards aux projections à partir desquelles l'opération de fusion a été approuvée et les bonus octroyés.
Lors d'une déposition sous serment en février devant la justice new-yorkaise retranscrite dans la lettre, Kenneth Lewis, le directeur général de Bank of America, a indiqué qu'Henry Paulson et Ben Bernanke ne voulaient pas divulguer les difficultés financières croissantes de Merrill Lynch avant son rachat. Révéler les pertes, qui ont atteint 15,84 milliards de dollars au quatrième trimestre, aurait pu inciter les actionnaires à s'opposer à l'acquisition. Or, a ajouté Kenneth Lewis, les autorités redoutaient qu'un échec de l'opération constitue "un gros risque" pour le système financier.
Mais jeudi dans la soirée, la Fed a démenti la version de Kenneth Lewis, intensifiant encore un peu plus les pressions sur le banquier. "Personne à la Réserve fédérale n'a conseillé à Ken Lewis ou à Bank of America de dissimuler quoi que ce soit", a indiqué à l'AFP Michelle Smith, une porte-parole de la banque centrale, en expliquant qu'il revenait aux banques elles-mêmes de décider ce qu'elles doivent publier. Cuomo note d'ailleurs que Lewis avait lui-même expliqué à son conseil que, "bien sûr", il ne fallait pas révéler l'étendue du désastre. A la suite de la finalisation de la fusion, Bank of America s'est vu accorder une aide fédérale de 20 milliards de dollars.
Les pertes de Merrill "ne sont-elles pas une information que tout actionnaire de BofA aurait voulu connaître ?", a demandé à Kenneth Lewis un représentant du ministère de la justice de New York, cité dans le document. "Cela ne dépendait pas de moi", s'est défendu le directeur général de la banque. Cependant, à aucun moment de sa déposition, Kenneth Lewis "ne dit avoir été explicitement enjoint à garder le silence (...) mais indique qu'il croyait que le gouvernement préférait qu'il le fasse".
Quand il fut finalement informé de la santé précaire de Merrill Lynch, le 14 décembre 2008, Kenneth Lewis a un temps envisagé d'annuler l'opération. "Après une série de concertations internes, le 17 décembre 2008, Lewis a informé le secrétaire au Trésor d'alors, Henry Paulson, que Bank of America envisageait sérieusement d'invoquer la clause MAC", incluse dans le contrat scellant l'opération et permettant de l'annuler.
Venu à Washington pour en discuter, Kenneth Lewis fut prié "de ne pas évoquer cette clause avant d'autres consultations", écrit Cuomo. "Il y a eu des visites de divers officiels du Trésor et de la Réserve Fédérale, dont Henry Paulson et Ben Bernanke. Durant ces rendez-vous, les officiels poussèrent Bank of America à ne pas révoquer l'accord de fusion", poursuit le procureur général.
Toujours réticent à conclure l'opération, Kenneth Lewis s'est finalement entendu dire de la part d'Henry Paulson, le 21 décembre, que "son management et son conseil d'administration seraient remplacés". "La réaction du conseil a été: ok, allons-y, il y aurait (sinon) un risque pour le système financier", a ajouté Kenneth Lewis, selon le compte-rendu du procureur.
Bank of America et Merrill Lynch sont poursuivis depuis janvier devant la justice new-yorkaise pour ne pas avoir informé leurs actionnaires des pertes imprévues de la banque d'affaires, avant la fusion des deux sociétés. Les deux établissements font également l'objet d'une procédure judiciaire distincte concernant un versement par Merrill Lynch de 3,6 milliards de dollars de primes à ses employés juste avant sa fusion avec BofA.




















