Ce matin du 7 juin 2005, 45 traders et analystes du département des produits de taux se réunissent dans une des salles de réunion au troisième étage de Lehman Brothers pour écouter une présentation de Michael Gelband.

L'homme, récemment promu à la tête de la division taux ("fixed income") de la banque, fait une présentation sur l'état du marché immobilier américain qui restera à jamais gravée dans la mémoire de Lawrence G. McDonald, coauteur avec Patrick Robinson d'un livre - A Colossal Failure of Common Sense. Il raconte de l'intérieur la chute de la quatrième banque d'affaires américaine, responsable d'une crise financière d'une ampleur rarement connue et moteur d'une récession dont l'économie mondiale n'est toujours pas sortie.

Stéroïdes

"Mike affirma catégoriquement que le marché immobilier américain était semblable à un athlète bourré de stéroïdes", écrit McDonald, un ancien vice-président de Lehman intervenant sur le marché des obligations convertibles et des "créances sinistrées" ("distressed debt") entre 2004 et 2008.

Ce diagnostic, qui se révélera particulièrement juste deux ans plus tard avec l'éclatement du marché des subprimes, puis de l'ensemble du marché immobilier américain, certains banquiers et traders chez Lehman y ont cru, à l'exception notable de Richard ("Dick") Fuld, PDG de la quatrième banque d'affaires des Etats-Unis.

Risques

Pour McDonald l'ambition de Fuld était d'égaler les plus grandes firmes de Wall Street -Goldman Sachs, Citigroup ou Blackstone. Fuld, décrit comme un dirigeant enfermé dans sa tour d'ivoire, avec un accès privé au 31ème étage de la banque, donna carte blanche à ses troupes pour racheter des promoteurs immobiliers, investir dans des hedge funds ou financer des opérations de rachat à effet de levier ("LBO"), le tout au moment où ces investissements s'avéraient les plus coûteux.

En privilégiant ces acquisitions sans se préoccuper des risques qu'une telle stratégie faisait prendre à l'établissement fondé en 1850, Fuld provoqua un gonflement du niveau d'endettement de la banque. Fin 2007, il représentait 44 fois le niveau de ses fonds propres.

Tristesse

Le livre de McDonald, que Dick Fuld a récemment qualifié de "diffamant", raconte comment le dirigeant aurait nié prendre trop de risques et regrette qu'il n'ait pas davantage écouté ses troupes, guidant la banque droit vers la catastrophe, à l'image du Titanic.

L'auteur raconte comment Gelband s'est opposé aux acquisitions dispendieuses de la banque car elles consommaient les profits engrangés entre 2004 et 2006. Il affirme que Fuld aurait alors décidé d'intimider Gelband, voire de le rabaisser. "Je ne veux pas que tu me dises ce que l'on ne peut pas faire", aurait-il affirmé lors d'une réunion. "Je veux que tu sois créatif, et que tu me dises ce que l'on peut faire. Tu es trop prudent. De quoi as-tu peur ?"

En 2007, Gelband quitta la banque, suivi quelques temps plus tard par deux de ses principaux lieutenants, Alex Kirk, responsable de la recherche et de la vente sur la dette sinistrée, et Lawrence McCarthy, responsable du courtage de dette sinistrée.

Fronde

Lehman restera sur cette trajectoire jusqu'à l'été 2008.

En juin 2008, alors que la banque venait d'annoncer une perte de 2,8 milliards de dollars, une douzaine des principaux dirigeants, à l'exception de Fuld et de son fidèle second, Joe Gregory, tinrent une réunion secrète au cours de laquelle ils décidèrent de changer le cours des événements.

"Cette firme doit changer. Les responsables de divisions sont mécontents de l'équipe de direction, ici, au 31ème", explique Bart McDade, l'un des frondeurs, à Fuld. Ce dernier capitule et offre la tête de Gregory, qui décide de partir en emmenant, Erin Callan, directrice financière de la banque depuis décembre 2007.

Un changement de direction est alors engagé. Plusieurs anciens de la banque, Gelband, Kirk et d'autres sont rappelés. Mais leur tentative de liquider les actifs toxiques au bilan de Lehman survient alors que les marchés subissent depuis un an déjà les effets de la crise immobilière américaine.

La peur monte sur les marchés. La liquidation de certains actifs et le débouclage de certains CDO deviennent difficiles voire impossibles, plongeant la banque dans une situation inextricable. Le sort de Lehman Brothers sera finalement scellé lors d'une ultime tentative de sauvetage de place, entre le 12 et le 14 septembre 2008, dans les locaux de la Réserve fédérale de New-York.

Appel désespéré

Gelband tentera même d'en appeler au Président des Etats-Unis, par l'intermédiaire d'un des cousins de Bush également membre du comité exécutif de la banque. Sans succès.

Ce dimanche 14 septembre, vers midi, McDonald reçoit un coup de téléphone d'une ancienne collègue, Christine Daley. "C'est fini. Ils sont en train de déclarer la mise en faillite", affirme-t-elle. "Je pense que c'est la fin. Le triomphe d'un manque terrible de bon sens."

Jusqu'au bout, Fuld aura cru que sa banque, qui avait plusieurs fois failli disparaître, ne serait pas abandonnée par les pouvoirs publics. Ces derniers ont au contraire estimé que le système financier pouvait absorber le choc. Là encore, ils ont à leur tour commis une grosse erreur de jugement.

Avec 660 milliards de dollars de dette, Lehman est devenu la plus grosse faillite de l'histoire.