Il y a 18 mois, c'était Yahoo! qui était en position de force. Le moteur de recherche "historique" de l'Internet se permettait de faire la fine bouche devant l'offre de Microsoft qui se proposait de l'avaler pour 44,6 milliards de dollars. Jerry Yang, co-fondateur de Yahoo!, avait dans un premier temps convaincu son conseil d'administration de faire monter les enchères à 47,5 milliards avant d'envoyer paître le géant de l'ordinateur individuel d'un "thanks but no thanks".

La crise économique a redonné à cette équation une certaine gravité -- au sens classique et newtonien du mot. Autre facteur : certains administrateurs de Yahoo!, tardivement convaincus qu'ils avaient laissé passer là une occasion unique, ont exigé que dorénavant l'équipe de direction soit supervisé par un adulte, en la personne de Carole Bartz, dirigeante respectée de la high tech, nommée PDG en janvier en remplacement de Jerry Yang.

C'est elle qui a négocié l'accord scellé la semaine dernière. Selon ses termes, Microsoft installe son moteur de recherche sur tous les sites opérés par Yahoo!, assure la commercialisation des liens commerciaux associés aux résultats des recherches, et reverse 88% des recettes générées dans l'opération. On passe donc de la fusion envisagée début 2007 à un deal commercial. Mais quel deal ! En gros Yahoo abandonne son activité de recherche à Microsoft, mais aussi toute l'activité commerciale qui y est associée, tout en récoltant la majeure partie des recettes. Un accord équilibré ? Regardons de plus près.

Côté Microsoft, l'accord est une garantie d'un décollage rapide de son moteur de recherche Bing. Sur le marché américain où se situe l'essentiel du potentiel publicitaire pour le "search", Bing monté sur Yahoo! espère capturer une part de marché de 30%. Dans un écosystème de la recherche sur le net entièrement dominé par Google, Bing aurait mis des années pour atteindre ce niveau.

Pour Microsoft, c'est donc une formidable acquisition de part de marché qui ne lui coûte que 12% des recettes qu'il va générer dans l'affaire. En fait, c'est du pur supplément de recettes dans la mesure où les coûts associés à la conception et à l'exploitation de Bing restent de toute façon identiques, même s'il faudra renforcer le réseau de "data centers" nécessaires à des traitements ultra-rapides comme c'est le cas pour Google. La firme dirigée par Steve Ballmer avait déjà programmé la construction de nouveaux centres de calcul dans divers endroits de la planète. Pour Microsoft, c'est aussi la garantie que son moteur de recherche, déjà jugé excellent par les spécialistes, va s'améliorer rapidement et substantiellement.

En simplifiant, on peut dire que la qualité d'un moteur de recherche augmente en fonction du nombre d'utilisateurs. Plus le volume de requêtes est important, meilleure est l'indexation, plus les résultats s'affinent et plus la pertinence de l'algorithme sur un corpus lui-même en forte hausse augmente. Au passage : Microsoft récolte des millions de données ultra-précises sur les visiteurs de sites de la galaxie Yahoo!, lesquels ont rallié en 2006 environ 1,6 milliard de visiteurs uniques dans le monde ! A elle seule, cette partie de l'accord vaut de l'or, car ce monceau d'informations prélude à de la publicité comportementale donc vendue plus chère.

Coté Yahoo!, l'avantage est moins évident. Certes, une grande partie des coûts associés à l'exploitation de son moteur de recherche s'envole (un "downsizing" de grande ampleur est à craindre). Mais l'entreprise est aussi vidée de sa substance. Un réseau de sites avec des audiences colossales, mais privés de leur instrument de commercialisation, c'est un peu comme si Ferrari se mettait dans la main de Porsche pour ses moteurs. Financièrement, le deal manque de souffle.

Carole Bartz a beau parler de "cargaisons de cash", on sait qu'elle a n'a pas obtenu le paiement "upfront" de plusieurs milliards de dollars qu'elle demandait à Microsoft, comme c'est souvent le cas dans ce genre d'affaire. Mais il a été facile à Steve Ballmer de faire comprendre que Yahoo! n'était pas en bonne position pour imposer ses termes: le cours de l'action a chuté de plus de 50% après l'OPA manquée d'il y a 18 mois, et l'entreprise californienne est confrontée à la crise de la publicité et à une érosion constante de ses parts de marché face à Google.

Google justement. Le géant du "search" reste dans une spirale économique vertueuse : des marges encore confortables (dont l'évolution est même symétrique à celles de ses clients), une infrastructure insurpassable, une capacité d'innover et d'apprendre intacte et une vision à long terme rare dans cette industrie. A première vue, l'irruption de cette combinaison concurrente apparait comme une contrariété pour Google.

L'histoire de Microsoft avec Windows et Office démontre qu'une domination industrielle absolue ne s'établit qu'à la condition d'éliminer impitoyablement et par tous les moyens l'intrus. Mais cette vision historique permet aussi une autre lecture de l'accord Microsoft-Yahoo!. Depuis un an environ, Google est dans le collimateur des autorités antitrust américaines et surtout européennes pour sa capacité à imposer son diktat au marché publicitaire; il contrôle les prix au moyen de son opaque système d'enchères et d'une façon générale maîtrise toute la mécanique de la pub sur le net.

Le deal annoncé la semaine dernière entre ses deux principaux concurrents vide une grande partie de l'argumentation sur une position dominante. Avec un compétiteur contrôlant 30% de la recherche sur l'internet (aux US en tout cas), Google n'aura aucune difficulté à arguer d'un marché sain, et vigoureusement compétitif dans lequel nulle domination n'est acquise. A partir de là, c'est un trade-off : soit Google tente de sécuriser sa position dominante en tuant la nouvelle alliance, soit il s'accommode de lui abandonner un petit tiers du "search" et il vit et prospère en paix sur tout le reste. Ca se discute.