E24 - Comment expliquez-vous la souffrance des salariés de France Télécom?

Ivan du Roy - D'après mes constatations, c'est une combinaison d'éléments comme les méthodes agressives de management, les plans incessants de restructuration, les incitations permanentes au départ, la non reconnaissance du travail des salariés, etc. Chaque élément est pensé sciemment mais les dirigeants de France Télécom ne sont pas des monstres, ils ont négligé l'ampleur du problème phénomène et n’ont pas voulu voir que l’ensemble de ces évolutions génèrent stress et souffrances.

Dans le cadre de mon enquête, je les ai interrogés début juillet. Ils étaient encore dans le déni. Pour eux, l'accumulation des suicides au sein de l'entreprise était une accumulation de drames personnels. Ils estimaient donc avoir fait le nécessaire en créant des cellules d'écoute psychologiques ou en formant les manager à repérer les salariés fragiles. A aucun moment, ils n'ont remis en cause le fonctionnement de l'entreprise et l’organisation du travail. Ce n'est que récemment que l'entreprise a annoncé la suspension des plans de restructuration jusqu'au 31 octobre.

Concrètement, par quoi est généré le stress?

Les salariés du groupe sont actuellement pris dans un cycle infernal où le travail n'est jamais satisfaisant, où les objectifs sont sans cesse revus à la hausse et où il faut sans cesse être plus performant alors que l'on vous demande tous les six mois si vous ne voulez pas partir de l’entreprise puisqu'il faut réduire les effectifs. Sans compter les affectations d'office, les "mobilités", qu'elles soient par métier ou par zone géographique.

C'est normal qu'une entreprise se réorganise, surtout en temps de crise et dans un secteur aussi concurrentiel. Mais encore faut-il qu'elles que ces réorganisations se fassent dans le dialogue et non pas dans la force et la contrainte. Une réorganisation peut très bien se passer dans la concertation et le respect des impératifs de chacun. Chez France Télécom, la discussion ce dialogue n'existe pas.

Rien n'avait été mis en place pour alerter la direction?

Si, tous les éléments étaient disponibles. Il existe des rapports de médecins du travail et des expertises demandées par les CHSTC (comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail), etc. Le problème n'est pas nouveau, il s’est aggravé à partir de 2005. Mais les directions successives de France Télécom n'ont pas écouté ces alertes et ont reproduit les mêmes erreurs. Les dirigeants de l'entreprise sont dans une logique purement financière et comptable. Le travail des salariés, leurs compétences, leur expérience ne sont plus pris en compte, voire sont ignorés.

A l'heure où est publié le rapport Stiglitz, commandé par l'Etat, qui préconise la prise en compte du bien-être dans la mesure de la croissance, il serait bien que le gouvernement mette ses grands principes en application. A commencer par les entreprises dans lesquelles il est présent. L'Etat a encore 26% du capital de France Télécom. Jusqu'à aujourd'hui, il s'est contenté d'empocher les dividendes en fin d'année. Il doit se préoccuper des conditions de travail et de la santé des salariés dans les entreprises dont il est actionnaire. Ce serait bien qu'il intervienne maintenant, encore faut-il que les prises de position soient suivies d'effet.