La privatisation de France Télécom et le changement des règles de management sont-ils à l'origine de la recrudescence des suicides chez ses employés?
France Télécom n'est, en tout cas, pas isolé. En 2007, plusieurs salariés du "Technocentre" Renault de Guyancourt s'étaient donnés la mort. Trois 3 employés d'EDF, basés sur la centrale nucléaire de Chinon, étaient également passés à l'acte la même année.
Ces trois sociétés ont un point commun: elles ont été privatisées. Un changement de culture difficile à supporter pour les employés?
Une salariée de Renault, dans un entretien accordé à 20minutes.fr, explique que "tout cela a commencé dès le début de la privatisation, en septembre 2004. Depuis cinq ans, c’est de plus en plus dur. Il y a eu beaucoup de délocalisations ou de fermeture de services", " à 50 ans … ce n’est pas toujours simple de maîtriser toutes les nouvelles technologies. A la fin, il y a une accumulation de fatigue et on arrive à des cas de suicides, même si les personnes concernées avaient peut-être d’autres problèmes personnels."
"Tout ce qui modifie l'organisation du travail peut être un facteur de stress pour le salarié. La privatisation de France Télécom a donc évidement accrue l'anxiété des employés. Néanmoins, tout le monde ne réagit pas de la même façon et un suicide est toujours imprévisible", explique Françoise Pelletier, avocat spécialisée en droit social au sein du cabinet Lefevre, Pellettier et Associés,
Les solutions envisagées
Après une entrevue mardi 15 septembre entre le ministre du travail Xavier Darcos et Didier Lombard, le PDG de France Télécom, certaines mesures ont été prises pour enrayer le phénomène et surtout éviter sa 'contagion'. Le patron de l'opérateur a reconnu que "sur tout les cas [de suicides], il y en a quelques uns qui sont liés à çà", en parlant de la souffrance au travail.
Françoise Pelletier approuve les dernières démarches de France Télécom qui paraissent toutefois tardives "en tout état de cause, ce sont des mesures éparses qui répondent à une situation à un moment donné. Ce qu'il faut, c'est une démarche d'ensemble, où tous les acteurs agissent de façon coordonnée: médecins du travail, psychologues, cabinets d'audit, syndicats, comités d'hygiène, direction générale, ressources humaines, managers et bien sûr l'ensemble des salariés. Mais surtout les mesures pour lutter contre le stress au travail doivent être mises en place en amont dans le cadre d’une large concertation, ce que permet la signature d’un accord collectif sur le stress."
L'avocat souligne qu'un accord national sur la gestion du stress a été conclu en France, mais qu'il est malheureusement très peu décliné au sein des entreprises. Il s'agit de l'Accord national interprofessionel (ANI) sur le stress au travail. C'est la transposition d'un Accord cadre signé en 2004 par les partenaires sociaux européens. Il attire l'attention sur les risques liés au stress et sur les mesures susceptibles d'être mises en œuvre pour prévenir ces risques. Selon Maître Pelletier, cet accord est un très bon outil juridique et pourrait résoudre beaucoup de problèmes si les entreprises mettaient en œuvre les mesures, majoritairement préventives, qu'il préconise.
L'audit, une solution?
France Télécom a décidé de réaliser un audit afin de mieux comprendre et ainsi résoudre ce phénomène dramatique. La société Technologia, spécialisée dans la prévention des risques en entreprises, a notamment été choisie pour réaliser ce travail à Marseille et à Besançon.
"On fait appel à nous pour différentes raisons, notamment humaines, mais aussi en termes d'image et d'évolution", a confié son président, Jean-Claude Delgenes au site lepoint.fr. "En cas de suicides notamment, la responsabilité civile et pénale des dirigeants des entreprises peut également être engagée à titre individuel."
Ce cabinet d'expertise avait déjà enquêté sur les "risques psychosociaux" au sein de Renault en 2007. Le questionnaire soumis aux salariés permet d'évaluer l'intensité de la demande psychologique à laquelle est soumis un salarié, la latitude décisionnelle dont il dispose, et le soutien social qu'il reçoit sur son lieu de travail. Si la quantité de travail est importante mais que la personne concernée ne dispose que d'une marge de manœuvre décisionnelle limitée, elle est en situation de "job strain", ou de tension au travail.
Plus de suicides avec la crise?
Françoise Pelletier met en garde contre un effet pervers de la crise. Si l'avocat n'a pas relevé une recrudescence des suicides au travail pendant la crise économique, elle souligne que: "En raison de toutes ces restructurations, les salariés travaillent souvent sous la pression, en espérant passer entre les lignes des plans sociaux. Il faut craindre un effet boomerang d'après crise, lorsque tout le stress accumulé va retomber". Pour éviter le pire, selon elle, il est indispensable pour les entreprises de mettre enfin en place les mesures préventives en s’appropriant l'accord de 2008.
Diificile d'établir une corrélation entre la crise et les suicides mais le phénomène des suicides au travail s'est accéléré au début des années 90 avec le changement de méthodes de management et les nouvelles technologies de l'information et de la communication, selon Bernard Salengro, médecin du travail et membre de la CGC interrogé par l'Associated Press.
Des outils tels que le "Blackberry" ou les ordinateurs portables empêcheraient en effet les gens de se couper de la pression professionnelle, même hors de leur temps de travail. De plus, de nombreux facteurs favorisent le mal être au travail.
Les réorganisations incessantes, les plans de restructuration à répétition dues aux contraintes financières fortes. Christophe Dejours, psychiatre spécialiste de la psycho dynamique du travail, auteur de "suicide et travail: quoi faire?", confirme à l'Associated Press que ce qui est fondamentalement en cause, "c'est l'introduction d'une méthode qui s'appelle 'l'évaluation individualisée de performance', visant à mettre les gens en concurrence un peu les uns entre les autres pour améliorer la productivité." C'est alors que "la méfiance remplace la confiance". Selon lui, "le vrai problème, c'est la solitude".

















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