La nouvelle est passée quasiment inaperçue. Mi-décembre, lors d'une présentation à l'Ecole de communication d'Annenberg (University of South California), Russ Stanton, le directeur de la publication du Los Angeles Times, se fendait d'un constat plus que pessimiste sur l'avenir de la presse. Jusque là, rien d'étonnant. Sauf qu'au détour d'une phrase, Stanton en a profité pour annoncer que les revenus du site web latimes.com finançaient désormais la totalité de la masse salariale de l'équipe éditoriale du LA Times. C'est-à-dire, non seulement celle du site internet du journal (ce qui suffirait à faire saliver bon nombre de sites français), mais aussi celle du quotidien papier. Soit près de 700 personnes, d'ailleurs regroupées au sein d'une même rédaction, depuis juillet 2008 et la suppression de 150 postes dans l'équipe éditoriale (sur 250).

C'est pourtant une nouvelle "historique", comme le soulignait un mois plus tard le spécialiste Jeff Jarvis, professeur de journalisme à la City University de New York, sur son blog hébergé par le Guardian. De fait, depuis l'avènement du web, la presse papier dans son intégralité n'a toujours pas trouvé son nouveau modèle économique. Plus précisément, jusqu'à aujourd'hui, tous les professionnels du secteur affirment qu'il est impossible de faire financer par un site internet l'intégralité des dépenses des journaux papier tant leurs coût fixes (impression, distribution…) sont importants et leur rédactions pléthoriques. Bruno Patino, fondateur du Monde Interactif précisait ainsi qu'"on voit aujourd'hui comment un site internet peut vivre, mais pas comment un équilibre entre un quotidien et un site peut faire vivre l'ensemble". "Personne ne connaît la ou les solutions", insistait-il en marge des Etats généraux de la presse.

Si le New York Times, par exemple, divisait par deux ses dépenses structurelles en abandonnant entièrement sa version imprimée, ses recettes publicitaires en ligne ne couvriraient que 22% de ses besoins restants. Alors comment a fait le LA Times? En premier lieu, comme le souligne Jeff Jarvis, le fait que le groupe américain Tribune, son propriétaire depuis 2000, se soit abrité début décembre sous la protection du chapter 11, lui a permis de geler ses créances. Exit, pendant un temps le remboursement des intérêts d'une dette devenue colossale.

Mais que les éditeurs ne se réjouissent pas trop vite de cette annonce du LA Times. Le site internet ne finance pas tout le journal papier. Simplement sa masse salariale, comme l'ont noté les analystes à la suite du blog de Jarvis. Ni l'hébergement, ni la mise en ligne du site, ni l'impression, ni la distribution du quotidien ne sont inclus dans ce calcul. Ni évidement, les frais de structure ou simplement les coûts nécessaires pour vendre les espaces publicitaires du site.

Alors peut-on, à l'instar de Jarvis, se réjouir de cette convergence entre les coûts d'une rédaction confortable (environ le double de celle Figaro ou du Monde) et ses revenus en ligne? Faut-il voir dans ces chiffres une simple manifestation d'auto-satisfaction du LA Times, dont l'audience en ligne a augmenté de 73% sur un an pour atteindre 11 millions de visiteurs uniques en novembre 2008 (+ 143% sur un an, merci Obama) et près de 8 millions en décembre?

Ou pire, comme le soupçonnent ceux qui mettent carrément ces chiffres en doute, une façon de justifier un peu plus la mort de la presse papier et les licenciements qui l’ont durement frappée ces derniers mois?