Le 28 octobre 2008 restera comme une date importante dans l'histoire de la presse aux Etats-Unis. Pour la première fois, un journal, certes modeste, mais jouissant d'une audience nationale a décidé de basculer sur internet l'essentiel de sa production éditoriale. A compter d'avril 2009, le Christian Science Monitor sera avant tout un site web auquel s'ajoutera un hebdomadaire de fin de semaine.

Le CS Monitor joue là sa survie. Créé en 1908, ce quotidien de Boston au tirage confidentiel selon les standards américains a toujours été considéré comme un titre de grande qualité avec une couverture globale de l'actualité au travers de ses envoyés spéciaux et de ses 19 correspondants dans le monde (qui ont été récompensés par quelque sept prix Pulitzer). Contrairement à ce que son nom laisse entendre, il n'a jamais "évangélisé" les percepts religieux de sa fondatrice Mary Bakker Eddy qui fut aussi à l'origine de la "Church of Christ, Scientist". Tout juste le journal publie-t-il chaque jour un papier sur la religion dans ses pages éditoriales.

Depuis une quarantaine d'années, la diffusion du quotidien n'a cessé de chuter, passant de 220.000 exemplaires en 1970 à 56.000 aujourd'hui. Cette année, il va perdre 19 millions de dollars et l'exercice, comme les précédents, sera comblé par les subventions de son église dont la réserve en capital dégageait, jusqu'a tout récemment, de confortables dividendes.

Le début d'une série

Il y deux ans, le Board of Trustees (sorte de conseil de surveillance) et la direction du journal ont entamé une réflexion sur la forme que devait prendre le journal pour "son prochain siècle d'existence", comme l'ont souligné le directeur de la rédaction John Yemma et le directeur général Jonathan Wells.

Dans cinq mois, le Christian Science Monitor sera donc présent sous la forme d'un site web, qui sera aussi un agrégateur des contenus en affinité avec ses principes éditoriaux. En fin de semaine, un hebdomadaire vendu 3,50 dollars offrira une couverture plus distanciée de l'actualité. Pas de coupes sombres prévues dans la rédaction, celle du CS Monitor (95 personnes) étant déjà maigrichonne comparée aux "newsrooms" de 800 ou 1.000 personnes des grands quotidiens nationaux. Les réductions d'effectifs seront minimales, a promis la direction du Monitor.

Cette décision est symbolique car elle marque à coup sûr le début d'une série de mouvements similaires. La plupart des quotidiens aux Etats-Unis et même en Europe, sont aux prises aux mêmes difficultés: érosion constante du lectorat, effondrement massifs des ressources publicitaires au profit de l'internet, coûts de production trop élevés. Au passage, les capitalisations boursières de certains groupes ont fondu de 90%.

Aux Etats-Unis, une restructuration massive a commencé il y a un an environ, avec la suppression de milliers de postes, y compris dans les rédactions. Les annonces de ces dernières 24 heures traduisent même une accélération: 600 postes annoncés dans les titres de Time Warner, 1.000 dans ceux de Gannett. Le plus grand éditeur de quotidiens du pays, près de 300 licenciements chez McGraw-Hill. Une situation que la crise financière va encore aggraver, certains titres comme le Chicago Tribune croulant sous les dettes, étant au bord de la cessation de paiement. Analyse de la direction du CS Monitor: le modèle économique de la presse quotidienne de qualité a volé en éclats.

Perte de 90% des revenus

Pour tentante qu'elle soit, la transition vers la publication en ligne n'est pas évidente sur le plan économique. Un quotidien comme le CS Monitor tire 90% de ses revenus de ses abonnés -- une source qui va se réduire considérablement même si la plupart des lecteurs migreront vers l'hebdomadaire. Quant aux revenus issus du web, même si le Monitor a plutôt été pionnier en la matière, ils ne représentaient de 10% du chiffre d'affaires (un ratio conforme à l'immense majorité des quotidiens américains). En supprimant son édition imprimée, le journal va certes éliminer un bon 60% de ses charges d'exploitation, mais le compte n'y est pas.

De nombreux journaux dans le monde se sont livrés au même calcul. Même en période de croissance, il est couramment admis qu'un lecteur de l'édition papier rapporte dix fois plus qu'un lecteur en ligne. Par ailleurs, les taux de superposition entre les deux groupes de lecteurs sont généralement faibles: de l'ordre de 15%. Comme les autres titres qui envisagent un transfert de même nature, le CS Monitor a peu de chances de parvenir à une équation économique viable sans un recrutement massif de nouveaux lecteurs. Pour y parvenir, il compte sur sa qualité éditoriale, ainsi que sur l'effet combiné d'une publication hebdomadaire sur papier qui sera un puissant vecteur de promotion du quotidien sur le Net. Le choix du Christian Science Monitor sera en tout cas le premier pari en vraie grandeur sur la capacité de la qualité journalistique à rallier une audience suffisamment nombreuse pour assurer la survie et le développement d'un titre prestigieux qui a opté pour une transformation radicale.